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Un voyage agricole dans le Loudunais, au 19e siècle

 
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pictavius
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MessagePosté le: Lun 1 Oct - 20:04 (2012)    Sujet du message: Un voyage agricole dans le Loudunais, au 19e siècle Répondre en citant

Une série de documents sur le Loudunais (mais aussi la Vienne), en remontant le temps.
A partir d'état des lieux, sorte d'inventaire, dans des domaines tels que l'agriculture, sachant que c'est l'activité principale il y a 1 à 2 siècles.
Paysages, types de cultures, rendement, les mœurs, etc... .
En remontant le temps on verra que les paysages se sont transformés, mais on a conservé des exemples de ces paysages ailleurs.
On voit que la vigne a tiré son épingle du jeu quelles que soient les époques : Les vins du Loudunais sont exportés en Hollande vers les années 1800.


Dans un autre domaine, les mœurs, les caractères typés, on entrevoit le lien avec les paysages.
On ne peut pas faire de l'histoire (histoire en général, qui inclut tous les domaines) sans faire de la géographie.
Dans cette transversalité, il faut qu'il existe une sorte de dynamique qui montre les interactions entre...
Le précurseur : http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Bloch

Dans ce document on parle du chapon de Loudun, on verra que ce chapon était très renommé, à tel point qu'il existe un proverbe.
On verra des documents (en latin) qui parlent de Loudun et de ses spécialités renommées dans tout le pays et même en Europe (dans des sortes de guide du voyageur, sorte de guide Michelin pendant la Renaissance).
On voit aussi dans ce document, qu'il fait bon vivre dans le Loudunais, (page 623 : le riche village de Mouterre), même si la vie n'était pas facile, on verra que vers 1800, la vie était plus dure.
La vienne avait du retard par rapport à d'autres régions (d'où les propos de Necker), retard quant à l'utilisation des outils dans le domaine de l'agriculture, qui faisait que des terres riches étaient mal mise en valeur.
Dans ce document, on décrit le repas du Loudunais, son logement...

Il existe des mêmes documents dans d'autres régions où on voit que la vie était bien plus difficile, comparée aux mêmes époques.

On parle du râpé de vin fait avec le moût du raisin, les pommes, les prunelles, les cormes. Je ne sais si cela se fait de nos jours.
Pour quelqu'un qui ne vit pas dans la région, il y a des termes comme bernache, moût, vin bourru, le marc, etc... qui sont mystérieux.
Dans les années 90, j'étais dans la région à l'époque des vendanges, je voulais faire connaître la bernache à des membres de ma famille.
Je vais chez un viticulteur de Saint-Léger avec un cubi de quelques litres, et il me demande : vous allez vous ? Je remonte sur Paris, répondis-je. Ah bon me dit-il avec une comme pointe
d'amusement dans son regard. Je prends la route, j'avais mis le cubi devant le siège du passager, sur le tapis de sol, et rendu vers Châteaudun : une explosion ! J'ai revu le regard du vigneron...
J'ai compris pourquoi qu'à Tokyo (où chaque année on attend le vin primeur), ils ne sont pas près de boire de la bernache, à moins de venir dans le Loudunais...
Voir à la fin du document : Saint-Simon et le râpé.

On parle du chêne truffier, mais pas de l'amandier... On verra dans un autre document, l'histoire de la truffe dans le Loudunais, qui est liée à la création de la trufficulture en France.



1886 - UN VOYAGE AGRICOLE DANS LE POITOU

LES CULTIVATEURS DU LOUDUNAIS


En remontant vers le nord-ouest du département de la Vienne, on rencontre le Loudunais.
Cette partie du territoire était, comme tout le Poitou, assez pauvre il y a cent ans, et ne justifiait que trop ce que Necker disait de cette province, que nulle peut-être n'était plus arriérée, plus dépeuplée,
plus privée de grandes voies de communication et de chemins intérieurs, plus surchargée d'impôts avec moins de moyens de les acquitter.
Je n'ai pas à montrer comment la région qui formait autrefois une élection à part, et qui forme aujourd'hui un arrondissement, a gagné sous tous les rapports relativement au passé.
Je me bornerai à en indiquer l'état présent. Je connaissais le pays depuis longtemps, mais je n'avais pas eu l'occasion de l'étudier  d'un peu près.
Je n'ai pas prétendu dresser ici un inventaire complet à l'exemple de ceux qui, selon l'exemple et la méthode de M. Le Play, s'attachent à un ménage. Cependant celte sorte de monographie, non d'une ferme, mais d'une région,
m'a paru donner aussi, quelque restreint que soit le théâtre, matière à des observations qui ne sont peut-être pas tout à fait sans intérêt.

Nous rencontrions dans l'arrondissement de Loudun le contraste  plus d'une fois remarqué dans nos provinces de l'ouest, entre les villes secondaires déchues, et les campagnes qui se montrent presque partout en progrès.
Loudun n'a pas même regagné la moitié de la population qu'elle avait au XVIIe siècle. Bien avant cette dernière époque, elle était connue comme une ville sainte par les communautés religieuses qui s'y étaient établies,
comme une ville de guerre par ses fortifications, et aussi comme une ville où la richesse et la vie du monde tenaient leur place. Le procès et le supplice d'Urbain Grandier projettent encore sur Loudun comme une ombre sinistre,
mais la trace de souvenirs moins lugubres se retrouve dans les restes d'une ancienne splendeur, par exemple dans ces grandes portes sculptées ne servant plus de devanture qu'aux constructions plus modestes qui ont remplacé
les hôtels d'autrefois. Lorsqu'on gagne la campagne en montant ces rues raides et cailloutées, à jardins entourés de murailles sèches,  après avoir jeté un coup d'œil sur ces restes de couvents, sur ces églises abandonnées,
sur ces débris de l'ancienne enceinte, sur les portes des extrémités de la ville enclavées entre deux tours rondes, sur ce donjon du XIIe siècle, flanqué de contreforts, qui domine tout le paysage, on n'échappe à cette impression
de ruines et de vétusté qu'en se trouvant en face de vastes plaines, où la nature déploie ses spectacles de vie toujours active et de calme fécondité.

On se rappelle que Loudun, parmi d'autres produits estimés de ses fermes, était renommé dans la France entière par ses chapons, luxe des tables féodales mentionné plus d'une fois dans les romans de chevalerie.
Aujourd'hui Loudun, à défaut de chapons dont d'autres contrées se chargent, d'approvisionner les tables riches, élève des oies en grande quantité.
Cette sorte d'élevage profite à toute une classe de petits cultivateurs et de journaliers qui en a presque le monopole, la grande ferme refusant habituellement de s'en occuper. 
Le petit éleveur n'a pas à redouter, dans l'étroit espace qu'il occupe, les dégâts et les frais spéciaux que cause cet oiseau domestique. 
N'ayant point de champs et de prés, il ne craint pas que la fiente brûle et salisse tellement la végétation des plantes qu'aucun animal ne puisse pâturer après, ni que l'oie ravage les cultures par sa voracité proverbiale, ni qu'elle prenne
un temps et des soins qui absorberaient trop d'heures au détriment d'autres occupations, ou nécessiteraient un supplément de personnel. Le soin de veiller sur ces animaux est confié à une femme, à un enfant, ou à quelque gardien
commun des oies du village, qu'on voit traverser les chemins par troupes, et qu'on mène paître dans les champs.
L'oie, qui serait très coûteuse à élever à la ferme, se nourrit à peu de frais de ce qu'elle mange dans les communaux ou dans les herbages.
Quelques productions végétales arrachées dans les terres labourables, dans les vignes et les jardins, dans les ruisseaux et les lieux marécageux, forment aussi sa nourriture, à laquelle on ajoute seulement un peu de son mouillé.
Dans ces conditions le petit ménage rustique Loudunais se fait de cet élevage, sans grand débours, une ressource précieuse. Il retient pour lui à peine quelques paires de cet oiseau à la chair savoureuse et nourrissante, qui faisait
les délices de l'avocat Patelin et de notre vieille bourgeoisie, avant que le dindon n'en eût un peu fait pâlir la réputation par sa chair plus fine, mais qui conserve encore des amateurs déclarés, sans parler du foie engraissé si recherché
toujours dans nos festins. Le petit cultivateur va vendre ses oies au marché. Mais il sait aussi tirer parti des plumes qu'il arrache trois fois par an, et du blanc duvet, qui a la pureté de celui du cygne, dont il porte le nom dans les
objets fabriqués par l'industrie. 
Il y a même des endroits où l'on prépare la peau de l'oie pour la vendre comme peau de cygne. Cette sorte d'industrie a pris une notable extension dans le département de la Vienne ; elle existe à Poitiers même, où une fabrique
expédie une grande quantité de ces peaux à Paris, dans le midi de la France et dans le nord de l'Europe.
C'est un exemple parmi tant d'autres de ce qu'un produit, même accessoire, peut apporter de supplément de ressources dans la vie des gens de campagne. On en pourrait citer un autre, pour le même pays, dans le noyer qu'on y
rencontre en abondance, grâce aux conditions propices du climat et du sol. L'habitant y trouve un précieux avantage pour sa propre consommation en noix et en huile, et un profitable objet de commerce qui a l'avantage assez rare
d'exiger très peu de frais de production.

En parcourant ces plaines du Loudunais, légèrement ondulées, ces plateaux le plus souvent complantés de vignes, nous avons eu plus d'une fois sous les yeux la preuve de ce qu'on appelle la ténacité poitevine. 
Nul coin qui n'ait été fouillé, ensemencé. La patience du cultivateur  Loudunais ne se laisse pas rebuter par les échecs. Si les céréales réussissent médiocrement sur un point, il y essaye de la vigne ou de toute autre production végétale,
ou bien il se rabat sur le bois. L'oïdium, avant les premières apparitions du phylloxéra, avait déjà beaucoup éprouvé les vignes, sans pouvoir faire renoncer l'habitant à cette culture séculaire dans le pays. Le cultivateur a, depuis lors, fait
une place inaccoutumée à la vigne folle, renommée pour son énergie vitale et sa production abondante. La vigne, qui produit dans le Loudunais du vin rouge et du vin blanc assez estimés dans le pays, n'est elle-même, en général,
que l'accessoire des autres cultures. Seul, le canton de Trois Moutiers a pu y trouver une source très appréciable de bénéfices. En dehors de ce cas et d'un petit nombre d'autres, la vigne est en quelque sorte une culture de famille
où l'on cherche pour l'usage habituel une boisson saine et agréable.

Je ne fais que mentionner une culture spéciale que le Loudunais a voulu s'approprier par une méthode particulière à laquelle il a servi de champ d'expériences — celle des truffes, par des semis de chênes faits dans les terrains les plus,
favorables à ce tubercule mis à si haut prix par nos recherches culinaires. On avait déjà remarqué que les meilleurs chênes-truffiers sont ceux à glands dits sessiles ou sans pédoncules, tels que le chêne blanc et celui qu'on appelle pubescent ;
on avait observé aussi qu'à mesure que ces arbres devenaient plus robustes,  la récolte des truffes allait en décroissant et qu'elle était à peu près nulle lorsque le taillis, plus fort, pouvait être mis en coupe réglée.
On a donc essayé dans le Loudunais des semis de chêne calculés de façon à en avoir chaque année quelques portions à exploiter comme truffières.
Ces tentatives ont été couronnées d'un succès constaté par le célèbre agronome M. de Gasparin.
Nous avons pu, avec moins de compétence, considérer les produits de cette expérience, qui ne paraît pas, au reste, s'être fort étendue. On présente cette méthode comme ayant plusieurs avantages,  celui d'abord de produire du bois.
Il faut ordinairement huit ou dix ans pour qu'une truffière soit en rapport ; elle conserve sa fertilité pendant vingt-cinq ans. Sa culture n'entraine à aucune dépense ; la terre n'a pas besoin d'être préparée ni arrosée.
Il faut sans doute conclure du petit nombre de ces essais qu'on ne trouve pas ces avantages sans compensation. Les chemins de fer poussent à la division des cultures, par la facilité du transport ; certains pays sont en possession
de donner lieu à des produits supérieurs : on semble de plus en plus laisser à leur charge le soin d'approvisionner le marché français.

L'assolement triennal est passé dans les habitudes du pays. On sème le blé la première année ; la seconde, l'avoine ou l'orge (celle-ci réussit particulièrement), puis diverses sortes de graines ou de graminées.
Dans le canton de Moncontour, les marais desséchés approvisionnent de légumes tous les marchés de l'arrondissement. La richesse agricole du Loudunais se traduit particulièrement par une quantité de fruits de toutes sortes,
d'une qualité souvent exquise, de melons et autres produits potagers.

On remarque des différences considérables dans le rendement comme dans la valeur vénale et le revenu des terres. Nous pouvons en juger par les documents qui nous sont remis par des fonctionnaires ou des officiers publics,
ayant entre leurs mains les titres des propriétés et les intérêts de leurs clients de la classe agricole ; nous en jugeons aussi par les témoignages directs des propriétaires et des fermiers.
C'est un propriétaire paysan qui nous a servi de guide dans toute une partie du Loudunais, dont nous avions, la veille, visité l'autre partie en compagnie d'un médecin né dans le pays, où il exerce depuis trente ans et qu'il connaît à
merveille, et, par suite, plus en mesure que n'importe qui de nous en expliquer les hommes et les choses, les mœurs et les cultures. Le propriétaire qui nous guidait le lendemain avait, comme plus d'un autre paysan, commencé 
avec rien ou peu de chose. Il possède aujourd'hui une terre qui vaut 150.000 francs, et, chemin faisant, il nous en désignait un assez grand nombre appartenant à des paysans comme lui, terres d'une valeur peu inférieure à la sienne,
ou allant pour le moins à une cinquantaine de mille francs.
Ce sont des propriétaires moyens, dans l'acception large du terme, qui possèdent ces domaines. « La plupart de ceux qui ont acquis ces fermes, nous dit notre guide, avaient déjà quelques épargnes, non pas très grosses ; mais,
en vingt ou trente ans, on peut faire bien des économies, si l'on sait profiter des bonnes années ; quelques-uns, en outre, ont recueilli un héritage, non pas très considérable non plus, surtout si on a égard aux successions  qui morcellent
les terres, car la majorité tient à garder son lot. — Ne voit-on plus de pareilles acquisitions de domaines d'assez grande valeur faites par les gens du pays ? Demandai-je. — Cela se voit encore, mais beaucoup moins ; d'une part, il ne se
fait plus les mêmes bénéfices qui permettaient aux fermiers d'acheter le sol ; d'autre part, les charges se sont accrues, charges de tout genre, main d'œuvre enchérie, impôts, centimes nouveaux, concurrence du dehors faisant baisser
les prix de vente des denrées. On achète moins ; le prix des terres a baissé peut-être d'un cinquième, et quelquefois plus ; mais il reste élevé. Nous ne comptons pas ici, dans l'usage, par hectares, mais comme nos pères par boisselées.
La boisselée équivaut à 5 ares 28 centiares. Le prix en varie extrêmement.
A compter par hectare, la terre vaut tantôt deux ou trois mille francs, tantôt elle monte, et ce n'est pas rare, beaucoup plus haut. Affaire de fécondité du terrain et du genre de cultures. Il y a ici des terres de labour de première qualité
qui vont jusqu'au prix de cinq à six mille francs. C'est aussi le prix des prés de première catégorie. Les terres de vigne folle, premier choix, se vendent quatre mille francs. C'est loin encore du prix des vignobles de Persot blanc qui
en valent jusqu'à dix mille. Les valeurs sont moindres notablement pour les terres de qualité inférieure, mais les prix, en somme, comme je vous  l'ai dit, restent élevés, et la baisse est moindre que ce qu'on nous dit d'autres contrées. »
— « Notre Loudunais, ajoutait-il, n'a pas son égal dans toute la Vienne. »

Ce langage peut-être un peu fier me frappait. Il y avait longtemps que je n'avais entendu un agriculteur énoncer autre chose que des plaintes. Mais comme la condition des hommes forme le principal sinon l'unique intérêt de toutes ces
études, je lui dis : « Ces propriétaires,  nés dans le pays, acquéreurs de biens d'une valeur aussi considérable,  jouissent sans doute d'une grande aisance ? » — « Assez grande, oui, s'ils ne sont pas devenus dépensiers, car le revenu
n'est pas souvent en raison de la valeur vénale des terres. La culture rapporte peu. On calcule ici que les charges et les frais enlèvent la moitié du produit net. Mon voisin a une terre qui lui rapporte 1.000 francs ; il lui en reste 800.
Le revenu est réduit à 2 1/2, trop souvent même à 2 % ; et je pourrais citer des terres qui ne rapportent que 1 %. « Avec une propriété de 100.000 francs, on passe pour riche ici, parmi les gens du pays ; vous voyez qu'on ne l'est guère.
On vit assez bien quand on ne veut pas faire le riche, mais rien ne dispense de l'économie. » — « Vous avez indiqué diverses causes qui amoindrissent  le revenu net, mais n'y en a t-il pas aussi une autre qui diminue, en certains cas,
le produit brut ? Faut-il ajouter foi à ce qu'on dit qu'en plus d'un endroit cette excellente terre donne des signes de fatigue ? » — « Rien n'est plus vrai, au contraire. Il faudrait  renouveler le sol encore plus qu'on ne le fait. Le bétail manque
trop dans notre pays de Loudun, et il manque parce que nous n'avons pas de quoi le nourrir suffisamment. Or, vous savez ce que nous disons. Sans nourriture, pas de bétail ; sans bétail, pas de fumier ; sans fumier, pas de récolte...
Des récoltes, nous en avons, sans doute, mais elles seraient plus abondantes avec le bétail, qui serait lui-même un objet de commerce, comme dans d'autres parties de la Vienne. » -— « Ne peut-on pas faire des prairies artificielles ? »
« On en a fait, même avec assez de succès, il y a vingt ou trente ans ; mais il n'est peut-être pas facile d'en augmenter beaucoup le nombre, et celles-là même auraient sans doute besoin d'être renouvelées par plus d'engrais,
mais ils coûtent cher ; toujours est-il que le sainfoin, la luzerne, le trèfle ne viennent plus comme autrefois. » Et, en effet, à quelque distance de là, nous traversions un bien à lui, et il maugréait contre ces plantes qui n'étaient pas
d'une assez belle venue, qui ne voulaient pas venir, disait-il. Il ne savait à quoi s'en prendre : ce n'était pas le manque de soleil, il y avait eu du soleil ; ce n'était pas le manque d'eau, il y avait eu de la pluie ; c'était donc la terre, et
au lieu de conclure qu'il ajouterait de l'engrais, il aimait mieux dire que, si ces plantes continuaient de la sorte, il en sèmerait d'autres, et que si ces autres ne venaient pas bien non plus, il en essayerait d'autres encore. J'avais là sous les yeux,
dans une image fidèle, le paysan de ces contrées,qu'on voit souvent plus porté à multiplier ses essais qu'à augmenter ses avances.

Hâtons-nous d'ajouter pourtant qu'il n'en est pas toujours ainsi. En des temps moins gênés surtout, l'habitant du Loudunais a pris l'habitude de recourir aux engrais dans une assez large mesure. Il jette assez habituellement sur un hectare
de terre pour une centaine  de francs de fumier, 25 mètres cubes à 4 francs. Il fume tous les ans les vignes renouvelées par la méthode du provignage.

Ainsi dans le canton vignoble que j'ai déjà mentionné (celui de Trois-Moutiers), il obtient 50 hectolitres à 20 francs par hectare de vigne, c'est-à-dire 1.000 francs, soit 10 % du capital (dans les bonnes années) quand l'hectare vaut 10.000 francs.
Il fait cultiver ces vignes à forfait ou à la journée ; on leur donne trois façons qui coûtent 200 francs par hectare, auxquels il faut ajouter les frais de vendange.

Je reviens au paysan propriétaire qui m'accompagnait dans ce pays de Loudun. Il me représentait non seulement les pratiques agricoles du pays, mais la moyenne des opinions économiques qui y ont généralement cours.
C'est dire qu'il était très décidé protectionniste.  Il se plaignait comme les autres cultivateurs du faible prix de vente du blé et de son prix élevé de revient. En ce moment, le blé du pays ne se vendait guère qu'une quinzaine de francs
l'hectolitre, et mon compagnon établissait, même pour des temps meilleurs,  des calculs qui présentaient les bénéfices comme insuffisants. Il supposait qu'un hectare de froment exigeait 220 francs de dépenses pour le labourage, le fumier,
les semences et le battage, sans y comprendre  les frais de moisson évalués à un sixième. Or, un hectare qui produit 20 hectolitres de froment au prix moyen de 16 francs, donnant la somme de 320 francs, il ne restait par conséquent au
cultivateur qu'un bénéfice net d'environ 50 francs. Mais ces calculs, ajoutait-il, ne sont même pas toujours justifiés aujourd'hui, et la concurrence étrangère a réduit encore les bénéfices, quand elle ne force pas à travailler à perte.

Le reste de la conversation roula sur les accroissements de la petite propriété, qui commence à disputer le terrain à la moyenne, moins prompte, nous l'avons vu, à se développer que naguère entre les mains des paysans, parce qu'ils font
plus rarement de grosses économies. Pourtant les petites acquisitions de terre sont, plus que dans les départements voisins, contrebalancées par les placements mobiliers. — Enfin, l'entretien tomba sur la tendance marquée à n'avoir plus
qu'un ou deux enfants. Mon guide l'expliquait (sans trop la blâmer, me parut-il), par crainte de diminuer l'aisance et de morceler l'héritage. C'était seulement confirmer ce que je savais déjà. Nous arrivions ainsi au riche village de Mouterre.
C'était un dimanche. Les hommes, ayant leurs meilleurs vêtements, et les femmes, étalant leur beau bonnet Loudunais, causaient devant leurs portes. Les fermiers chez qui nous entrions se montraient accueillants, selon leur coutume,
et voulaient nous faire accepter leurs fruits et leur meilleur vin. Mis au courant du but de la visite, ils répondaient avec autant de précision que de bon vouloir aux questions  qui leur étaient adressées sur l'état du pays. 
Mais, à la sortie, les curieux du dehors, ne sachant quel était cet étranger et reconnaissant  la voiture du notaire dans le véhicule qui m'avait amené, paraissaient un peu inquiets, plus prompts à soupçonner quelque ingérence du fisc
qu'à deviner une mission d'études sur leur condition.  Ils se seraient demandé d'ailleurs ce que cela pouvait nous faire. Leurs habitudes d'esprit ne les ont pas conduits encore à concevoir  qu'on s'occupât d'eux sans autre intérêt que
celui de la science et de l'utilité générale.

Page 624 :
II
Les salaires ont plus que doublé sans atteindre à un taux exceptionnellement  élevé dans tous les cas. Les  journaliers sont généralement nourris et les femmes ne travaillent presque jamais à la journée, sauf dans le temps des
vendanges ; leur salaire est de 80 centimes ou 1 franc. Le salaire des hommes à la journée varie selon les saisons : il est de 1 fr. 50 en décembre et janvier ; de 2 fr. en novembre et février ; il s'élève, en mars et avril, à 2 fr. 30,
et ensuite à 3 fr. et 3 fr. 50, parfois à 4 ou 5 à l'époque des grands travaux. Les domestiques mâles en âge de labourer gagnent, sur le même territoire, de 100 à 300 fr. par an ; une servante de ferme 200 à 250. On voit que ces gages
fixes composent la partie de la rétribution du travail agricole qui s'est le plus accrue. On est entièrement  sorti des anciens gages traditionnels, si loin d'égaler ceux d'aujourd'hui particulièrement dans l'ancien Poitou. On aurait beaucoup de
peine à revenir en arrière. Paire accepter désormais par les serviteurs une diminution sensible dans les gages fixes serait une entreprise des plus difficiles ; ce ne pourrait être que la dernière étape d'une crise agricole très intense et
très prolongée.

La nourriture de l'ouvrier rural de la Vienne me paraît offrir une moyenne supérieure à celle d'autres départements de l'ouest ou du nord-ouest, puisque, quand on la déduit, elle est cotée au chiffre de 1 franc ; le Loudunais est le plus favorisé
peut être. Nous y constatons l'ordinaire des repas d'une bonne ferme, où, conformément  à l'ancien usage, on voit serviteurs et maîtres s'asseoir souvent  encore à une même table ; le potage gras, deux ou trois fois par semaine ; de la
viande, le plus souvent à deux repas par jour, viande de boucherie ou de porc ou de volailles élevées à la ferme, tel est cet ordinaire. C'est là le niveau le plus élevé ; mais s'il n'est pas atteint dans toutes les fermes, presque toutes s'en rapprochent.

Ni le domestique de ferme ni l'ouvrier qui y travaille temporairement  ne sont rationnés pour la boisson ; le vin même, dans les bonnes années, est presque à discrétion, et la consommation en atteint au moins à un litre pour chacun, qu'ils
boivent le matin ; le reste du jour ils ont pour boisson le demi-vin, moitié vin, moitié eau.
Chez lui, le paysan se contente de beaucoup moins, mais l'insuffisance  de nourriture, que nous avons eu à constater plus d'une fois chez l'ouvrier rural et même chez le petit cultivateur, est ici l'exception. L'eau n'est la boisson habituelle
que pour une minorité  peu nombreuse, et elle est généralement de bonne qualité.
Le paysan, chez lui, boit, communément le râpé de vin fait avec le moût du raisin, les pommes, les prunelles, les cormes. Ce régime, joint à la salubrité d'un excellent climat, entretient une race assez vigoureuse.
On signale très peu de cas d'exemption pour le service militaire.

Je remarque de même une certaine supériorité relative quant au logement. Sans comparer les mauvaises habitations des paysans aux pires logements ouvriers dans les villes industrielles, on ne peut dissimuler les graves inconvénients
que les premières présentent trop souvent. On en parle moins, mais le mal est réel aussi, et cet entassement, également inquiétant pour l'hygiène et pour la morale, n'est guère moins à déplorer dans l'étroite chaumière du montagnard
que dans le taudis de l'ouvrier pauvre caché dans le sein de nos villes. Cela diminue partout, mais cela subsiste, et dans des proportions malheureusement trop étendues, si on compte ces cabanes, tantôt s'étalant sur le bord des routes,
tantôt comme enfouies dans le fond de la campagne. La Vienne compte peu de ces huttes misérables qui équivalent à la triste bourrine de la Vendée. Dans le Loudunais le nombre des logements défectueux, quoique encore notable,
va diminuant. Les constructions nouvelles sont salubres, et mesurent moins étroitement à chacun sa part d'air respirable. La civilisation n'a pas de meilleure image qu'un bon logement pour les classes qui vivent du travail manuel.
Une habitation solide, bien couverte et bien close, propre au dedans et suffisamment étendue pour éviter la promiscuité, est un spectacle qui réjouit le regard, surtout quand on la rencontre à côté de ces spécimens d'un passé à ce
point de vue très peu regrettable. J'ai vu dans le Loudunais d'excellentes maisons de paysans. C'étaient souvent celles de jeunes ménages. Ils quittent le plus tôt qu'ils peuvent les vieilles cabanes qui se louent 50 ou 60 francs.
Ils veulent avoir à eux leur maisonnette. Cette passion, car c'en est une, engendre l'économie ; malheureusement elle engendre trop souvent aussi la dette. Pour réaliser ce rêve, il faut avoir un capital de six à huit cents francs.
Les plus patients l'épargnent, les plus pressés l'empruntent, et il n'est pas toujours facile de rembourser intérêts et principal.
Les penchants qui portent assez souvent les populations de cette partie de la France vers les jouissances faciles ont pu produire même dans la classe rurale quelques écarts regrettables ; dans la majorité,  les habitudes d'économie,
quoi qu'en disent quelques dépositions un peu chagrines peut être, qui, dans les enquêtes, attestent surtout le mal, sont assurément restées les plus fortes. Aussi compte-t-on peu d'indigents. Malgré un certain laisser-aller assez fréquent,
la paresse est un vice rare. Il en est de même de l'ivrognerie et des autres habitudes  vicieuses qui précipitent l'ouvrier dans la misère.

Outre les achats de terres, les populations ont pris quelque habitude des placements mobiliers. Faits avec prudence, ils ne sont pas sans avantage, même au point de vue agricole, en balançant le penchant immodéré qui pousse certaines
populations à acheter le sol coûte que coûte et à le morceler outre mesure. Dans le Loudunais les gens delà campagne portent volontiers leurs économies aux caisses d'épargne.

L'émigration vers les villes, bien que le Loudunais y ait payé tribut, n'y est pas très développée, et le courant de l'immigration  est restreint. Elle est simplement temporaire, et fermée par les ouvriers agricoles des environs de Saumur
qui ont peu ou point de récolte en blé. Ils viennent dans le Loudunais ramasser les grains moyennant une part dans la récolte. L'usage est que, pour récolter, rentrer et battre, ils aient droit au sixième pour le froment et au septième pour
les menus grains.

Je pourrais trouver la preuve des efforts intelligents faits par la grande propriété pour améliorer le régime de la culture, dans quelques fermes importantes. Ces fermes font une sorte de propagande en action pour l'emploi des machines
et des méthodes. Elles  montrent ce que doit être le bon aménagement d'une exploitation à des cultivateurs trop fidèles aux vieilles constructions mal entendues, notamment pour l'écoulement des eaux et pour le fumier qu'on laisse perdre.
Toute une partie des réformes introduites par la grande ferme peut s'adapter, sans trop de peine et de dépenses, à la moyenne et même à la petite culture.
Malheureusement, il ne saurait en être toujours ainsi des machines perfectionnées, moissonneuses et autres. Tantôt le sol trop inégal y met obstacle. Tantôt et plus souvent l'esprit d'individualisme s'oppose à ce qu'on s'entende pour l'emploi
des mécanismes les plus utiles. Sans que la tendance à l'isolement soit aussi marquée dans les populations assez sociables de la Vienne que dans la Vendée, on n'y répugne guère moins à ces sortes d'associations ou plutôt à ces
arrangements qui, pourtant, engagent peu l'indépendance. Il faudrait s'attendre, compter les uns sur les autres ; on aime mieux manquer un avantage que de l'acheter à ce prix.
On doit le regretter d'autant plus que la petite propriété, multipliée par les économies des journalier et des domestiques de ferme, et favorisée par la vente en détail des grandes terres, trouverait un correctif dans ces pratiques et
dans toutes celles que recommande l'intérêt bien compris, qui prescrit de s'entendre.

Est-ce à dire pourtant qu'il n'existe aucune solidarité dans les différentes classes de la population rurale ? On aurait tort de le croire pour celle qui nous occupe en ce moment.
Cette sorte de solidarité unit les grands et les petits propriétaires par les liens de l'intérêt. On ne voit pas, comme en Vendée, le paysan devenu petit propriétaire, répugner à louer ses bras et rompre avec le grand propriétaire tout
rapport d'obligation et de dépendance volontaire.
Tous paraissent  comprendre qu'ils peuvent être utiles les uns aux autres, et l'habitude de s'entre secourir, même dans des vues intéressées, contribue à exclure les sentiments d'envie et de défiance d'un côté, de hauteur et de
mépris de l'autre. Le propriétaire d'un domaine étendu sait trop bien qu'il ne peut ni cultiver, ni affermer sans le paysan, dont les enfants s'engagent aussi chez lui comme domestiques à l'année.
C'est à ce propriétaire que le paysan, possesseur d'un petit bien qui ne lui suffit pas pour vivre, demande un salaire supplémentaire et le moyen d'être constamment occupé. Les temps de moisson obligent le propriétaire à appeler
comme aides des ouvriers qu'on nomme des métiviers ; on emploie souvent l'homme et la femme, qui sont payés en nature, et on leur donne le sixième ou le septième brut de la récolte qu'ils ont coupée, dépeigné et nettoyée.
Aussi le paysan n'hésite-t-il pas à demander un service, à emprunter au propriétaire ou au fermier plus riche certains instruments agricoles.

Les avantages de cette espèce de mutualité de services ne sont pas sans importance. Mais c'est là une image par trop insuffisante de ce que pourrait être dans ces populations rurales un véritable esprit d'association.

HENRI BAUDRILLART.

La Réforme sociale (Paris) - 2e série - Tome 2 - Juillet-Décembre 1886
http://visualiseur.bnf.fr/CadresFenetre?O=NUMM-5441335&I=624&M=tdm
ou :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5441335m/f624.image


Henri Baudrillart
http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Baudrillart


Dans cette revue La Réforme sociale, nous avons :
"Le paysan vendéen" par Henri Baudrillart en 1887.


1ère partie :
Caractère, instruction, mœurs coutume
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4150839/f72.image

2e partie :
Vie matérielle et situation économique :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4150839/f134.image

Et aussi :
Une famille rurale sous l'ancien-régime - Champagne-Mouton, Charente, (1550-1840) -- Par André Tandonnet - 1893
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54575504/f842.image



Qui est Frédéric Le Play (on peut aussi voir sur wikipedia) :
Deux notices bibliographiques :

http://www.science-sociale.org/dossiers/cat.php?idcat=57

Bibliothèque numérique :
http://www.science-sociale.org/download/index.php

Il existe énormément de documents sur Le Play, il a été et il reste encore une référence dans des groupes sociaux, religieux, politiques, etc...
Et même de nos jours quand on parle de la structure de la famille, du rôle de la famille dans la société, on cite Le Play.
Exemple dans le Monde Politique :
La famille - Définition - La famille selon les sociétés - Rôle de la famille - Mutations de la famille
http://www.lemondepolitique.fr/culture/la-famille.htm

Son héritage :
Le Play et la famille-souche des Pyrénées : politique, juridisme et science sociale - Louis Assier-Andrieu - 1984
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1984…


On trouve facilement les livre de Le Play, ils sont faciles à lire. Exemple :
L'organisation de la famille, selon le vrai modèle signalé par l'histoire de toutes les races et de tous les temps - par F. Le Play,...
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k94312m/f524.image
ou (plus rapide à feuilleter) :
http://books.google.fr/books?id=FXwuAAAAYAAJ&ots=RSN19zPCLV&dq=Fréd…


==============================================

Il est question du "vignobles de Persot blanc" : je n'ai rien trouvé...


Le râpé de vin :
Je n'ai rien trouvé sur une éventuelle recette, comment on fabrique ...
Cependant râpé de vin, était une expression que l'on retrouve chez Saint-Simon :
Nom donné sous l'ancienne monarchie à l'état d'officiers des ordres du roi qui gardaient leurs charges peu de temps, puis les revendaient,
en conservant le droit de se parer de l'ordre et de se faire appeler commandeurs des ordres du roi ; ainsi dits, d'après Saint-Simon, du râpé de vin.

Exemple :
Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon - Tome 10 - Page 105
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k215365w/f108.image

Saint-Simon définit le râpé de vin ici :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k215358p/f455.image.r=.langFR
Voilà donc un étrange abus tourné en règle par l'habitude ancienne et non interrompue ; il n'en est pas demeuré là :
il a donné naissance à un autre encore plus étrange et plus ridicule ;  celui qu'on vient d'expliquer est connu sous le nom de vétérans, celui qui va l'être sous le nom de râpés.
Le premier nom est pris des officiers de justice qui, ayant exercé leurs charges vingt ans, prennent, en les vendant, des lettres de vétérance, qu'on ne leur refuse pas, pour continuer à jouir, leur vie durant, des honneurs
et séances attachées à ces charges. Mais ceux de l'ordre ont de tout temps gardé la plupart leurs charges peu d'années, et à force de la garder peu, ont donné ouverture aux râpés.
Ce sobriquet ou ce nom est pris de l'eau qu'on passe sur le marc de raisin après qu'il a été pressé, et tout le jus ou le moût tiré, qui est le vin ;
cette eau fermente sur ce marc, et y prend une couleur et une impression de petit vin ou de piquette, et cela s'appelle vin de râpé.

On va voir que la comparaison est juste et le nom bien appliqué. Voici la belle invention qui a été trouvée par les grands officiers de l'ordre.
Pierre, par exemple, a une charge de l'ordre depuis quelques années ; il la vend à Paul, et obtient le brevet ordinaire. Jean se trouve en place, et veut se parer de l'ordre sans bourse délier.
Avec l'agrément du roi, et le marché fait et déclaré avec Paul, Jean se met entre Pierre et lui, fait un achat simulé de la charge de Pierre, et y est reçu par le Roi.
Quelques semaines après, il donne sa démission, fait une vente simulée à Paul, et obtient le brevet accoutumé, et Paul est reçu dans la charge.
Avec cette invention, on a vu, pendant la dernière régence, jusqu'à seize officiers vétérans ou râpés de l'ordre vivants tous en même temps.
Le premier exemple fut le moins grossier de tous. Bonnelles vendit effectivement la charge de greffier de l'ordre à Novion, président à mortier, qui fut depuis premier président : ce fut en 1656 ; il la garda quelques
mois, et la vendit, en 1657, à Jeannin de Castille. Le second exemple se traita plus rondement.
Barbezieux eut, à la mort de Louvois, son père, une charge de chancelier de l'ordre.
Boucherat, chancelier de France, en fut simultanément pourvu d'abord, et huit jours après qu'il eut été reçu, il fit semblent de se démettre comme il avait fait semblant d'acheter, et Barbezieux fut reçu.
Depuis cette exemple tout franc, tous les autres n'ont pas en plus de couverture dans les huit ou douze qui l'ont suivi jusqu'à présent.
Ces vétérans et ces râpés prennent tous sans difficulté la qualité de commandeure des ordres du Roi, sans mention même de la charge qui leur a donnée, mais qui, à la vérité, n'a pu la leur laisser, non plus que le brevet de promesse et de permission qu'ils obtiennent, la leur conférer.
A la vérité, ni vétérans ni râpés ne font nombre dans les cent dont l'ordre est composé.

Conclusion :
Râpé : titre honorifique d'une charge que l'on n'exerce plus effectivement.
C'est dans :
La Langue du Duc de Saint-Simon : le vocabulaire et les images -  Par Pierre Adam



Saint-Simon (1675-1755) était un proche du marquis de Chandeniers (1611-1696), ce dernier étant très en vue à la cour du Roi.
Saint-Simon a dû faire des séjours au château de la Mothe-Chandeniers, d'où sa connaissance du râpé, et aussi certainement de la fabrication du vin dans la région.
Saint-Simon parle du Marquis de Chandeniers, lors de la mort du marquis, dans ses mémoires à partir de :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5259n/f159.image.r=chandenier.langFR

On est en 1696 :
En même temps moururent deux personnes fort âgées et depuis bien longtemps hors du monde : Mme de Bouteville, mère du maréchal de Luxembourg, à quatre-vingt-onze ans, qui avait passé toute sa vie retirée à la campagne,
d’où elle avait vu de loin la brillante fortune de son fils et des siens, avec qui elle n’avait jamais eu grand commerce, et le marquis de Chandenier, aîné de la maison de Rochechouart, si célèbre par sa disgrâce et par la magnanimité
dont il la soutint plus de quarante ans jusqu’à sa mort.
Il était premier capitaine des gardes du corps et singulièrement considéré pour sa valeur, son esprit et son extrême probité. Il perdit sa charge avec les autres capitaines des gardes du corps, à l’affaire des Feuillants en [1648], qui n’est
pas du sujet de ces Mémoires et qui se trouve dans tous ceux de ces temps-là, et il fut le seul des quatre à qui elle ne fut point rendue, quoiqu’il ne se fût distingué en rien d’avec eux.
Un homme haut, plein d’honneur, d’esprit et de courage, et d’une grande naissance avec cela, était un homme importun au cardinal Mazarin, quoiqu’il ne l’eût jamais trouvé en la moindre faute ni ardent à demander.
Le cardinal tint à grand honneur de faire son capitaine des gardes premier capitaine des gardes du corps, et il ne manqua pas cette occasion d’y placer un domestique aussi affidé que lui était M. de Noailles. M. de Chandenier refusa
sa démission ; le cardinal fit consigner le prix qu’il avait réglé de la charge chez un notaire, puis prêter serment à Noailles qui, sans démission de Chandenier, fût pleinement pourvu et en fonction.
Chandenier était pauvre : on espéra que la nécessité vaincrait l’opiniâtreté.
Elle lassa enfin la cour, qui envoya Chandenier prisonnier au château de Loches, au pain du roi comme un criminel, et arrêta tout son petit revenu pour le forcer à recevoir l’argent de M. de Noailles et par conséquent à lui donner sa
démission. Elle se trompa; M. de Chandenier vécut du pain du roi et de ce que, à tour de rôle, les bourgeois de Loches lui envoyaient à dîner et à souper dans une petite écuelle qui faisait le tour de la ville. Jamais il ne se plaignit, jamais
il ne demanda ni son bien ni sa liberté; près de deux ans se passèrent ainsi.
À la fin, la cour honteuse d’une violence tellement sans exemple et si peu méritée, plus encore d’être vaincue par ce courage qui ne se pouvait dompter, relâcha ses revenus et changea sa prison en exil, où il a été bien des années, et
toujours sans daigner rien demander.
Il en arriva comme de sa prison, la honte fit révoquer l’exil.

Il revint à Paris, où il ne voulut voir que peu d’amis. Il l’était fort de mon père, qui m’a mené le voir et qui lui donnait assez souvent à dîner.
Il le menait même quelquefois à la Ferté, et ce fut lui qui fit percer une étoile régulière à mon père qui voulait bâtir, et qui en tira son bois, et c’est une grande beauté fort près de la maison, au lieu que mon père ne songeait qu’à abattre,
sans considérer où ni comment.
Depuis sa mort, j’ai vu plusieurs fois M. de Chandenier avec un vrai respect à Sainte-Geneviève, dans la plus simple mais la plus jolie retraite qu’il s’y était faite et où il mourut.
C’était un homme de beaucoup de goût et d’excellente compagnie, et qui avait beaucoup vu et lu ; il fut longtemps avant sa mort dans une grande piété. On s’en servit dans la dernière année de sa vie pour lui faire un juste scrupule
sur ses créanciers qu’il ne tenait qu’à lui de payer de l’argent de M. de Noailles en donnant sa démission, et quand on l’eut enfin vaincu sur cet article avec une extrême peine, les mêmes gens de bien entreprirent de lui faire voir M. de Noailles
qui avait sa charge après son père.
L’effort de la religion le soumit encore à recevoir cette visite qui de sa part se passa froidement, mais honnêtement ; il avait perdu sa femme et son fils depuis un grand nombre d’années, qui était un jeune homme, à ce que j’ai ouï dire,
d’une grande espérance.

François de Chandenier (1611-1696) :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_vicomtes_de_Rochechouart#Branche_des…

Remarque : quand on parle du marquis de Chandeniers, cela fait référence au plus connu de la famille, François (1611-1696).
Le titre de marquis devait se transmettre de façon héréditaire.
Mais quand Nicolas de Lamoignon de Basville (1648-1724) fait l'acquisition du château, il n'a pas le titre de marquis, il obtient le titre de marquis en 1700.

Qui est Nicolas de Lamoignon de Basville ?
http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_de_Lamoignon_de_Basville

Je pense qu'il était aussi le seigneur de Bournand, le château de Bournand appartenait aux Basville.
Et ce serait un de ses fils, voire un des ses petit-fils qui a donné le nom de Bournand à deux endroits sur la planète, lors du voyage de Bougainville en 1766 :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Antoine_de_Bougainville#Le_voyage_autour…

Le seigneur de Bournand était un des lieutenant de Bougainville. Le 23 avril 1757, le chevalier de Bournand est fait enseigne de vaisseau, et commandera en second la Boudeuse.
On connait l'île Bougainville :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bougainville_(île)

Mais pas très loin il y a l'île de Bournand :
http://fr.getamap.net/cartes/guinea/new_ireland/_bournand/

Et en Amérique du sud, nous avons l'anse de Bournand, que je n'ai pas localisée, qui se trouve en Patagonie.
Ce serait de nos jours la baie Gil de Cordova ????

Le chevalier de Bournand est aussi connu à cause de son domestique, qui était une femme déguisée en homme (les femmes n'avaient pas de droit de partir dans ces bâteaux),
et qui a été démasquée par les Tahitiens :
http://paysfoyen.canalblog.com/archives/2009/01/06/11991096.html

Il y a deux châteaux de Bournand dans la région :
Celui du Loudunais et celui en Indre et Loire (on aura ici Bournan).

Je pense avoir éliminé la solution Indre et Loire, et avoir confirmation de la piste Bournand de Loudunais bientôt grâce aux archives de la Marine à Vincennes, à moins que quelqu'un a une réponse ?
_________________
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Dernière édition par pictavius le Ven 5 Oct - 15:42 (2012); édité 1 fois
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MessagePosté le: Lun 1 Oct - 20:04 (2012)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Lun 1 Oct - 20:45 (2012)    Sujet du message: Un voyage agricole aux Trois Moutiers, au 19e siècle Répondre en citant

Un autre document plus technique, datant de 1869 :

Enquête agricole. Deuxième série. Enquêtes départementales. 10e circonscription. Indre, Creuse, Vienne -- 1869
-

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6243964r/f47.image

Enquête demandée par le ministre qui est peut-être Alfred Le Roux (on parle du mois de septembre 1869 dans l'enquête).
Il y a un questionnaire à la fin du livre, questionnaire qui a servi pour l'enquête. La Vienne est page 37.

La Commission d'Enquête de la Vienne 26 novembre à midi et demi, en l'hôtel de la préfecture, à Poitiers.
Pour l'arrondissement de Loudun : M. MILORY, propriétaire-agriculteur.

De nombreux déposants avaient consigné par écrit leurs réponses sur les Questionnaires imprimés.

Page 39 :
Arrondissement de Loudun.
  La Chambre d'agriculture de Loudun.
  MM. COMTE (Armand), maire de la commune de Ceaux.
  Le Maire de la commune de Saint-Léger.
  Le Président du comice agricole de Loudun.
  MILORI.
  DRÉSAGES.

J'ai retenu ici l'intervention de M. CASSOT, propriétaire aux Trois-Moutiers, hélas, il n'est pas dans l'Etat-civil des Trois-Moutiers et encore moins dans le recensement.
Il était peut-être propriétaire d'une ferme qu'il louait.... CASSOT étant un nom qui n'apparaît pas dans la région ... Du moins dans les registres d'Etat-civil.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6243964r/f57.image

M. CASSOT, propriétaire aux Trois-Moutiers.

M. Cassot ne s'occupera que des questions les plus importantes.
L'agriculture est assez soignée dans son canton. Le rendement, quelquefois considérable, n'est jamais mauvais.
On souffre du manque de bras ; le salaire de la main-d'œuvre est trop élevé, eu égard au prix des céréales.
Si, dans les grands centres, il y avait moins de travaux, l'agriculture aurait plus de bras.
Ce sont les journées élevées qui les attirent ; le revenu est presque absorbé par les dépenses de toute sorte.
Ainsi, un hectare de froment exige 220 francs de dépense, pour le labourage, la fumure, les semences et le battage, sans y comprendre les frais de moisson évalués à un sixième.
Or un hectare, produisant 20 hectolitres de froment au prix moyen de 16 francs, donnerait la somme de 320 francs et ne laisserait par conséquent au cultivateur qu'un bénéfice net d'environ 50 francs.
L'hectare s'afferme environ 60 francs ; l'assolement est triennal. La fumure est largement pratiquée à raison de la facilité d'achat des engrais ordinaires.
On jette sur un hectare pour 100 francs de fumier, ce qui représente 25 mètres cubes à H francs. La paille vaut 40 francs le millier.

Un bon domestique reçoit un gage de 380 francs ; on évalue sa nourriture à 300 francs.
Comme le pays est vignoble, il boit tous les jours un litre de vin, et de la boisson autant qu'il en veut.

Des faits d'émigration se sont produits dans la commune ; mais la main-d'œuvre est surtout absorbée par le travail des petits propriétaires sur leur propre terre.

Après leur libération du service, les soldats reviennent généralement dans le pays ; cependant, il en est qui se dégoûtent de la terre et préfèrent un métier ; ceux qui peuvent se faire
exonérer le font, bien qu'il y ait peu de capitaux dans le canton. L'argent disponible se place en achat de terres et non en valeurs mobilières ; les prêts se font au taux légal ; l'argent ne
manque pas dans l'arrondissement de Loudun.

La valeur des terres a considérablement augmenté. Il y a tel hectare de vignes qui vaut 10,000 francs ; les meilleures terres arables, 400 à 500 francs.
Peu ou point de prairies naturelles ; seulement les marais desséchés et améliorés par la canalisation de la Dive.
Les vignes, renouvelées par la méthode du provignage, sont fumées tous les ans ; on les arrache rarement. L'engrais employé est le fumier ordinaire.

Les faillites multipliées des banquiers ont nui aux transactions commerciales. Comme, dans le pays, les vins se vendent à trois mois et que les engagements n'ont pas été remplis,
le propriétaire a beaucoup souffert de cet état de choses.

Le produit de la vigne à l'hectare est de 50 hectolitres à 20 francs, soit 1,000 francs, c'est-à-dire 10 p.% du capital, quand l'hectare vaut 10,000 francs.

Elles sont cultivées à forfait ou à la journée ; on leur donne trois façons qui coûtent 200 francs par hectare. Il faut y ajouter les frais de vendanges et le prix des fûts, car on vend le vin logé.

Le témoin termine en demandant que le Gouvernement veuille bien prendre des mesures efficaces pour améliorer immédiatement les chemins vicinaux.


J'ai retenu aussi ce passage, c'est la ferme-école de Monts près de la ville de Couhé. Dans le domaine agricole elle était renommée, c'est une école donc il a une vision plus globale.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6243964r/f51.image

M. DE LARCLAUSE, directeur de la ferme-école de Monts.

Le témoin a déposé un Questionnaire auquel il déclare avoir peu de choses à ajouter. Il répond à diverses questions posées par M. le Président.
La situation générale de l'agriculture dans le département est bonne.
Cependant les bras manquent depuis vingt ans ; il y a hausse sensible dans le prix des salaires : en effet, les ouvriers valides de seize à vingt-cinq ans
quittent le pays pour aller dans l'Angoumois et la Saintonge cultiver les vignes, dont l'étendue est très-restreinte dans l'arrondissement de Civray.
Les machines agricoles, telles que râteaux à cheval, faucheuses et faneuses, ne sont pas encore assez répandues. Il faudrait les propager.
Les prairies artificielles ont augmenté de moitié. Avec la chaux on obtient des luzernes qui donnent de bonnes récoltes pendant dix ans : 3,5oo kilogrammes à
l'hectare, et jusqu'à quinze ans, 1,000 kilogrammes environ. On a abusé du trèfle et effrité la terre. Dans les parties non calcaires le sainfoin vient facilement.
On lève la terre avec la charrue, on la divise avec l'araire.
On ne cultive pas les choux. La culture des racines, en général, est peu développée.
Le bétail est peu nombreux et son amélioration n'est pas sensible.
L'élevage de la mule est en souffrance, parce qu'on a introduit comme reproducteurs des juments de sang mêlé, par suite du voisinage du dépôt d'étalons de Saint-Maixent.
Les juments sont trop légères de membres et de tête. On est obligé d'acheter des juments bretonnes.
La race bovine provient de Salers. Le commerce du bétail s'est peu développé. Les bœufs servent au travail ; on ne les engraisse pas.
Lorsqu'ils vieillissent, on les vend maigres aux engraisseurs de Cholet, qui les préparent pour la boucherie.
On peut affirmer que la production des céréales est supérieure de 3o % à ce qu'elle était il y a trente ans, grâce à l'emploi de la chaux.
C'est donc là que le progrès se fait surtout sentir. Le témoin pense que la France produit généralement plus qu'elle ne consomme.
En ce qui regarde le commerce d'exportation des céréales du pays, il ne se fait pas directement pour l'Angleterre, par exemple : les marchands du département vendent à d'autres
qui exportent dans le Midi et vers Nantes. Les minotiers n'ont plus comme autrefois le monopole du commerce des grains; il y a d'autres intermédiaires.
Enfin, il n'est pas douteux que la facilité des communications n'ait beaucoup favorisé le commerce des céréales.
L'abolition de la loi de l'échelle mobile a aussi contribué à faciliter ce commerce.


La ferme-école de Monts est la ferme qu'a créé Pierre de Larchausse le 22 juin 1849. Durée de la scolarisation : 3 ans.
Dans les murs du château de Monts dont il est devenu propriétaire en 1827.
http://www.crdp-poitiers.cndp.fr/manifestations/college99/couhe/imgceaux.ht…
Histoire de la ferme :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5440943x/f632.image


Revenons à notre enquête :
A partir de la page 51 des réflexions sur :
Les droits de succession, j'ai déjà entendu dire des anciens de la région, parlant de leurs aïeux :
Moins on avait d'enfants, mieux c'était ! En effet, comme il est dit page 51 : les enfants trop nombreux sont la ruine pour la fortune territoriale.
Une réforme du service militaire, laquelle armée enlève des campagnes de la main d’œuvre.
L'émigration vers les grandes villes qui enlève aussi des campagnes de la main d’œuvre
L'instruction publique : on reproche aux instituteurs le manque de connaissance en agriculture.
La protection due à l'agriculture : déjà à cette époque on parlait de la concurrence des blés Russes, les prix des transports étant différents, etc...
Suivent : les chemins ruraux, la législation fiscale, la crédit agricole, la question forestière, la réforme sur les engrais.
Puis une liste de réformes demandées.

A la page 78, le rapport de Mr Lapparent sur l'arrondissement de loudun
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6243964r/f88.image

A la page 98, les vœux à partir des réflexions de la page 51.
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MessagePosté le: Mer 3 Oct - 01:01 (2012)    Sujet du message: La vie rurale dans le Poitou, depuis l'arrivée des Pictons Répondre en citant

La vie rurale en Poitou, une conférence donnée en 1877 par Emmanuel de Curzon, propriétaire cultivateur à Moulinet (Migné-Auxances - Vienne)

On est encore dans l'école de Le Play, l'école Leplaysienne. Le Play est présent, il est le secrétaire général de la « Société d’économie rurale ».


C'est l'histoire de la vie rurale dans le Poitou, depuis les temps les plus reculés. Il parle de tout le Poitou, mais surtout de la Vienne.
Il y a deux parties :
     Le discours d'Emmanuel de Curzon
     Les interventions et les remarques des participants sur le même sujet. Participants issus d'autres régions de France. Et les réponses d’Emmanuel de Curzon.


Le document est copieux, plus de 10 pages dans un fichier Word, police 11. Si la longueur cause problème, je le reverrai.


Bulletin - Société internationale des études pratiques d'économie sociale - Tome 5 - 1875-1877
Conférence de Emmanuel de Curzon du 11 mars 1877 - Page 589
Rapport sur la vie rurale en Poitou, par Mr. Emmanuel de Curzon, propriétaire cultivateur à Moulinet (vienne).

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5731710m/f587.image

Ce n'est pas sans hésitation que j'ai accepté l'honneur enviable, mais périlleux, que vous voulez bien me faire aujourd'hui. Né à la campagne, où j'ai passé ma vie presque tout entière, étranger aux mœurs, aux habitudes, aux idées de la vie urbaine, n'est-ce pas de ma part un acte de présomption, que d'aborder en votre présence un des sujets d'économie sociale qui font l'objet de vos hautes études ?
Il est vrai qu'il s'agit des habitants des campagnes, quorum pars fui ; il s'agit de la vie rurale, que j'ai vécue ; et vous n'attendez de moi rien autre chose qu'une déposition à l'enquête que vous poursuivez dans un but de réforme et de pacification sociale.
C'est donc un simple témoignage que je vous apporte ; et c'est de ma double qualité de témoin et de cultivateur que je m'autorise pour solliciter votre bienveillante indulgence.
La vie rurale, dans ses conditions essentielles, est partout et dans tous les temps la même : les différences dans les mœurs, dans le degré de civilisation, dans les habitudes sociales, ne modifient pas son efficacité sociale, si d'ailleurs cette vie s'accomplit dans des conditions favorables au développement des vertus qui lui sont propres.
Vivre sur son domaine ; le cultiver, ou, du moins, en diriger la culture ; y subsister de ses revenus avec une honorable indépendance ; régler ses désirs sur l'état de sa fortune de manière à se suffire à soi-même ; s'affranchir de la passion de l'enrichissement, sans pourtant négliger de pourvoir par l'épargne à l'amélioration du bien-être de la famille, à la bonne éducation et à la dot des enfants, au budget de la charité ; s'interdire toutes les dépenses de luxe, toutes les habitudes de pur apparat ; conserver et transmettre  les traditions des ancêtres, surtout en ce qui concerne la foi religieuse et la loi morale ; neutraliser les inconvénients de la différence des conditions, par le patronage affectueux des inférieurs, par la cordialité des rapports entre égaux, par une déférence sans bassesse vis-à-vis des supérieurs : tels sont les caractères essentiels de la vie rurale.
Et cela, qu'est-ce autre chose, sinon un résumé complet de l'économie sociale ?... C'est la loi de la famille autonome ; et la famille n'est réellement autonome qu'à la condition de vivre sur un territoire distinct, d'avoir un domaine, grand on petit, qui lui soit propre ; ce qui ne se rencontre que dans la vie rurale, de laquelle Cicéron a pu dire en toute vérité : « Il n'y a rien d'aussi royal que de se livrer à la culture de ses terres : Nihil tam regale quam studium agri colendi (1). » Supposez tous ces petits royaumes des champs gouvernés chacun par son roi, par son père, dans l'esprit de la législation primitive dont nous venons d'indiquer les principaux traits, n'est-il pas évident qu'il en résulterait pour la société un état de paix dont on chercherait ailleurs en vain la source ?
L'éparpillement des familles sur le sol est conforme au plan providentiel : c'est la condition la plus favorable à la fois au progrès agricole, au bien-être individuel, au bon ordre social ; c'est celle qui assure le mieux le maintien de la loi morale, et qui réalise la meilleure répartition de la richesse.
Le caractère saillant de la vie rurale, c'est la modération dans les désirs et la modération dans les fortunes ; et c'est incontestablement la modération dans les fortunes et la modération dans les désirs qui assurent le mieux le bonheur individuel et la paix sociale.
Sans aucun doute, « partout où l'on peut vivre, on peut bien vivre (2) ». Cependant il y a, comme le dit excellemment M. Le Play, « une meilleure patrie de la vertu (3). » Il est des genres de vie, — et c'est le cas de la vie rurale, — qui rendent le devoir facile ; tandis qu'il en est d'autres qui augmentent les difficultés de la bonne vie, et qui exigent de l'homme, pour se maintenir dans la voie du bien, un degré de vertu plus élevé, et par conséquent plus difficile à obtenir de notre nature dégénérée.

La vie rurale est une association permanente entre la terre, l'homme et Dieu : elle repose donc partout sur les mêmes bases. Mais les circonstances locales peuvent modifier ses conditions, sa physionomie, et lui donner un attrait plus ou moins vif : je vais dire ce qu'elle est dans la province que j'habite.

Une ancienne tradition fait descendre les Poitevins (Picti, Pictones, Pictes, Pictavi) des Scythes : Jean Bouchet (5) considère cette tradition comme authentique. Sébastien Munster (5), après avoir raconté l'invasion des Scythes dans les îles Britanniques, dit que s'y trouvant à l'étroit, ils envoyèrent une colonie s'établir dans les Gaules, sur les bords de l'Océan, et que cette colonie bâtit la ville de Poitiers. Boulainvilliers (6) nous assigne la même origine.
Quoi qu'il en puisse être, il ne saurait nous déplaire de descendre de cette nation aux mœurs rurales — Campestres Scythœ  — qu'Horace (7) offrait pour exemple aux Romains de son temps ; que Justin vantait pour sa droiture et pour la douceur de son caractère — gens innoxia, — et qui inspirait à cet historien les réflexions suivantes, parfaitement applicables aux populations rurales du Poitou avant qu'elles n'eussent été corrompues par l'urbanité : « Il est admirable, dit Justin, de voir qu'ils soient dotés par leur propre nature de vertus que ni le long enseignement  des sages, ni les préceptes des philosophes, n'ont pu inculquer aux Grecs, et que la civilisation se montre, au point de vue des  mœurs, au-dessous de l'inculte barbarie. Tant il est vrai que l'ignorance des vices est plus profitable chez les Barbares, que ne  l'est chez les civilisés la connaissance de la vertu ( 8 ) ».

L'ancienne province du Poitou, dans laquelle on a taillé fort arbitrairement les départements de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Vendée, est divisée, par la nature même des lieux, en trois régions, qui ne correspondent en aucune sorte aux trois départements que nous venons de nommer.
Elle présente deux bassins principaux : l'un, versant ses eaux dans l'Océan, est un pays de plaines, généralement calcaires; l'autre, portant ses eaux à la Loire, est hérissé de collines, coupé par des vallons plus ou moins creux, couvert de bois et de haies qui entourent les terres cultivées et les prairies ; il est connu sous les noms de Bocage et de Gâtine. La partie de la province la plus voisine de l'Océan, marécageuse, déchiquetée par une multitude de canaux, s'appelle le Marais.
Dufour (9) prétend qu'on peut retrouver encore dans les habitants de ces trois régions les traits caractéristiques des peuples qui les ont primitivement habitées. Il est certain qu'on y rencontre des types très-divers ; mais il serait puéril, croyons-nous, de chercher à les rattacher à des races précises : les Scythes, les Saxons, les Gaulois, les Francs, les Goths, les Romains, les Normands, les Anglais, ont confondu là leur sang ; nul ne saurait désormais en disjoindre ni en reconnaître les parcelles.
Les Poitevins ont eu de tout temps pour principale industrie l'éducation des bestiaux. Ils possèdent, dans les espèces chevaline, bovine, asine, ovine et porcine, des races qui leur sont propres, et qui offrent toutes certains avantages spéciaux. Les Espagnols, les Anglais, les Américains, viennent dans nos foires se disputer nos mules, qui n'ont pas de rivales, où que ce soit.
Sauf dans quelques parties des départements de la Vienne et des Deux-Sèvres, où la culture est plus spécialement céréale, viticole ou maraîchère, la vie rurale est donc en Poitou semi-pastorale. C'est la vie la plus rustique, la plus fortifiante pour l'âme et pour le corps, parce qu'elle lient constamment l'homme entre le ciel et la terre, rivé à de rudes travaux, dont le succès est toujours incertain, abandonné qu'il est à la merci des saisons et à la discrétion de la Providence.
De ce genre de vie doivent résulter des corps endurcis à la fatigue et des volontés énergiques. Les paysans poitevins sont de bons soldats : on ne sait pas quel degré de misère ils peuvent subir, je ne dis pas sans se plaindre, mais même sans la sentir. L'amour du pays natal, l'attachement aux traditions des ancêtres, la répulsion pour les innovations, une énergie de volonté poussée jusqu'à l'insouciance en présence de la mort, animoecapaces mortis, comme a dit Lucrèce des Gaulois ; tels étaient les traits distinctifs du caractère de ces hommes qui méritent d'être appelés par Napoléon le Grand un peuple de géants.

Nous ne chercherons pas à savoir ce que put être la vie rurale en Poitou pendant les premiers siècles de la monarchie : ce fut l'ère des combats.

Constatons pourtant, que, dans cette province, la furie des batailles n'étouffa point le génie des mœurs champêtres. La poésie est fille de la vie rurale ; elle en est une émanation, je pourrais dire le parfum. Or, c'est en Poitou qu'est née la poésie romane, mère de la poésie française. A l'époque batailleuse dont je parle, nos poètes locaux s'inspirèrent du fracas des combats, sans cesser d'être sensibles aux paisibles beautés de la nature, et chantèrent les preux, sans oublier pour cela les bergers. On les vit, tour à tour, exciter l'ardeur des combattants par leurs hymnes de guerre, et populariser dans leurs pastorales l'amour de la vie des champs.
Tels furent nos troubadours, expression caractéristique de cette association, alors inévitable, de la vie guerrière à la vie agricole. Le premier des troubadours dont les poésies soient parvenues jusqu'à nous, est Guillaume IX, comte de Poitiers, né en 1071, mort en 1126.

Mais après cette longue période de luttes intestines, après qu'eurent pris fin les guerres de religion et qu'eurent cessé les persécutions  contre les protestants, notre province entra dans une période de paix qui ne fut plus troublée jusqu'à la révolution de 1789.
Ce fut pendant cette période de tranquillité, dans la première moitié du XVIIIe siècle, que furent entrepris et réalisés, soit par les intendants, soit par les grands propriétaires, tous ces dessèchements de marais qui ont transformé le Bas-Poitou. « Vingt mille hectares, dit Cavoleau, autrefois plongés sous les eaux, nourrissent une population nombreuse que les dessèchements ont fait naître, fournissent des pâturages abondants à des milliers d'animaux utiles, ont vu remplacer des plantes stériles ou nuisibles par des récoltes abondantes de plantes nourricières, ont fourni à la consommation des contrées moins fertiles une grande masse de subsistances dont la circulation a procuré au commerce des bénéfices immenses, et enfin ont contribué à enrichir l'État par les impôts de toutes espèces qu'ils ont payés. Nous jouissons de tous ces avantages sans songer à ce qu'ils ont dû coûter aux hommes industrieux qui nous les ont transmis (10).

Lorsque Louis XVI, voulant donner satisfaction au besoin de décentralisation et de réforme, institua les Assemblées provinciales, celle du Poitou se fit remarquer par son zèle et par l'aptitude dont tous ses membres firent preuve. Réunie à Poitiers en novembre 1787, elle étudia, pendant une session d'un mois, tous les besoins généraux de la province. « Ce fut un spectacle digne d'un  vif intérêt que celui qu'offraient ces gentilshommes, ces prêtres, ces bourgeois, arrachés subitement à leurs occupations habituelles, pour se livrer aux travaux de l'administration, et apportant aussitôt dans la gestion des affaires publiques des connaissances variées, des vues élevées et libérales, et des sentiments  pleins de patriotisme (11) ».

C'est que rien ne dispose mieux à l'administration des affaires publiques que la profession agricole. L'économie sociale, c'est la loi de la maison politique, et aucune maison n'a autant d'analogie avec un État, que la maison des champs. Pour administrer avec succès le ménage rural, il faut posséder les connaissances les plus variées, et toutes analogues à celles qui font l'homme d'État. « II n'y a peut-être pas d'emploi, dit A. Smith, qui exige une aussi grande variété de connaissances et autant d'expérience (12) ».

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de voir l'Assemblée provinciale du Poitou se montrer du premier coup à la hauteur de sa tâche, quand on sait que la très-grande majorité de ses membres vivait de la vie rurale, et pratiquait l'agriculture. Dans notre province, les grands propriétaires ne s'étaient jamais senti entraînés vers la cour, non plus que vers les villes : ils demeuraient dans leurs terres, continuant à y exercer leurs devoirs de chefs, de patrons de la population rurale, de pasteurs des peuples, pour me servir d'une expression classique, qui définit mieux qu'aucune autre la mission de ceux que M. Le Play appelle, si justement, les autorités sociales.

Le marquis de Turbilly,
dans son Mémoire sur les défrichements écrit vers 1760, affirme que dans la partie de la Beauce qu'il habitait, les fermiers, avant ses entreprises agricoles, mendiaient pendant une moitié de l'année ; tandis qu'à la faveur des changements qu'il apporta dans la culture, les habitants des paroisses qui l'entouraient passèrent, en vingt ans, de la plus profonde misère à un état voisin de l'aisance. — C'est ainsi que la présence et l'exemple du propriétaire équivalent, pour la contrée qu'il habite, à une augmentation de fertilité, et se résument toujours en un progrès à la fois matériel et moral. En Poitou, nous devons aux grands propriétaires ruraux, outre les assèchements dont j'ai déjà parlé, l'introduction des moutons de Flandre dans le Bocage vendéen, et des mérinos dans la plaine poitevine ; la création de magnaneries, que la révolution détruisit; et, sans parler de bien d'autres améliorations importantes, l'application de la marne et de la chaux à la culture des terres, pratiques qui étaient usuelles chez les Gaulois, mais que nous avions oubliées depuis longtemps.
Le Poitou eut, à toutes les époques, ses Cincinnatus, ses Curius Dentatus. « L'amiral comte Du Chaffant était, sous Louis XV et sous Louis XVI, un des meilleurs officiers de la marine française, et auquel il ne manquait aucune vertu (13). C'était véritablement un homme des temps antiques, dont les mérites étaient  relevés par une simplicité naïve et respectable. II aimait beaucoup l'agriculture; c'était une de ses innocentes passions. Dès qu'il avait quitté la mer, il accourait à la campagne, en Vendée, où il passait ses journées au milieu de ses fermiers : il les allait trouver aux champs, ôtait son habit, le suspendait aux branches d'un arbre, et conduisait lui-même la charrue. Il était tellement vénéré, que les paysans ne passaient jamais devant son uniforme, quand il l'avait ainsi quitté, sans le saluer avec respect (14). »
A une époque plus voisine de nous, et dans une autre partie du Poitou, je puis citer encore un exemple de celte heureuse association de la vie militaire, et même de la vie de grand seigneur, avec la vie rurale. — Le général comte de Montbron, né en 1763, mort en 1841, avait fait de sa belle terre de Scorbé-Clairvault, dans l'arrondissement de Châtellerault, un spécimen complet des cultures maraîchère, horticole et forestière. C'était surtout au point de vue de l'arboriculture que cette terre offrait un haut intérêt : on y trouvait tous les arbres et arbrisseaux indigènes et exotiques, de produit et d'agrément, depuis la collection des modestes osiers jusqu'aux pins gigantesques de l'ancien et du nouveau monde. On y remarquait, entre autres, une collection complète et unique de chênes d'Amérique, et une plantation de chêne-liège (quercus suber), pour laquelle la Société royale d'agriculture décerna un prix spécial au comte de Montbron. Ce fut lui qui récolta pour la première fois en France de la graine fertile du cyprès chauve (cupressus disticha), et qui trouva la variété précieuse du noyer tardif, qui porte son nom. — Cette terre de Scorbé-Clairvault était un des plus précieux ornements du département de la Vienne, et l'on venait de loin visiter cette riche collection de végétaux qu'aucune autre n'égalait en France, ni par le nombre, ni par la variété, ni par la beauté des sujets. Mais la législation qui régit chez nous la propriété a porté là encore un de ses fruits amers : la terre de Scorbé-Clairvault a été vendue en détail.
Sur un autre point du département, le général duc Des Cars, qui avait commandé une des divisions de l'armée qui fit la conquête d'Alger, a fait de sa propriété de la Roche-de-Bran, près Poitiers, située sur un sol ingrat et autrefois presque improductif, une des plus belles terres du Poitou. Un inspecteur des eaux et forêts, avec qui je la visitais il y a quelques années, déclarait que dans les forêts de l'Etat, on ne pourrait trouver rien de mieux entendu ni d'aussi bien réussi, que les reboisements qui y ont été effectués sur une grande échelle. Profitant de l'élévation du prix de la résine par suite de la guerre de sécession en Amérique, il introduisit chez nous le gemmage, et le fit pratiquer avec un succès complet sur des pins qu'il avait semés lui-même. Ce fut lui qui importa le premier dans notre contrée les instruments agricoles perfectionnés, et qui les vulgarisa en apprenant aux cultivateurs à s'en servir, et aux ouvriers à les fabriquer.
Nous lui devons encore l'importation des meilleures races anglaises des espèces chevaline, bovine, ovine et porcine. — Le duc Des Cars dissimulait avec bonhomie, sous des dehors d'une simplicité antique, une intelligence élevée, et joignait à un caractère énergique la plus exquise affabilité. Il a mis jusqu'à son dernier jour sa fortune et sa remarquable activité au service de toutes les œuvres qui avaient pour but le bien social ; et l'on peut dire de lui ce que Brantôme a dit de Jean Des Cars, Comte de la Vauguyon : « Il a servi tant qu'il a pu, et ne s'est « jamais retiré, quoiqu'il fut vieux et cassé ; mais il voulait toujours servir, tant il avait le cœur et le zèle bons (15) ».
Ces exemples ne sont pas les seuls que l'on puisse citer ; car, dans notre province, à toutes les époques, la plupart des grands propriétaires se sont toujours livrés à l'agriculture. Il fallut rien de moins que les excès révolutionnaires pour les arracher à la vie rurale. Les uns furent emprisonnés et virent terminer prématurément leur vie sur les échafauds ou dans la Loire ; les autres passèrent à l'étranger pour échapper à un pareil sort ; d'autres encore, cédant aux sollicitations des paysans, se firent les chefs d'une héroïque, mais inutile résistance.
Quand la révolution, passée à l'état chronique, eut mis un terme à ses violences, les propriétaires revinrent successivement dans nos campagnes. Tout le monde comprit que c'était à l'agriculture qu'incombait la tâche de réparer les malheurs qu'avaient attirés sur nous nos fautes sociales et nos crimes politiques. Combien de fois déjà, — et tout récemment encore, — l'agriculture n'a-t-elle pas rétabli notre fortune, et payé notre rançon ?
La vie rurale avait pris, en Poitou, une grande extension sous la Restauration. Jamais nos campagnes n'avaient été habitées par un plus grand nombre de propriétaires-cultivateurs ; jamais les circonstances n'avaient été plus favorables pour asseoir la société sur le sol, sa véritable base. La Révolution avait renversé tous les obstacles contre lesquels étaient venues échouer les intentions réparatrices du roi Louis XVI ;  il était facile désormais de reprendre et d'accomplir l'œuvre réformiste, en restaurant les franchises locales, et en reconstituant la vie provinciale; on eût vu sortir du sol lui-même, naturellement et sans effort, la régénération sociale.

Malheureusement, il n'en fut pas ainsi : le gouvernement de la Restauration conserva, pour sa perte et pour la nôtre, cet étau de la centralisation administrative, que la bureaucratie serre sans raison et sans merci, et dans les étreintes duquel la société se meurt atrophiée.
Quoi qu'il en soit, notre situation, dans nos campagnes, était bien telle alors qu'elle fut au temps de Louis XII, d'après le témoignage de l'Hôpital : « Le villageois n'avait d'autre soucy que de son labourage et mesnage champêtre. Il cultivait fidèlement sa « terre  aussy luy payait-elle et rapportait-elle l'usure de sa peine. Son peu de bien luy profitait, parce qu'il ne faisait tort à personne et ne recevait oppression de nulle part.
« S'il survenait quelque dispute entre paysans, ils s'en accordoient de voisin à voisin, ou le gentilhomme du village ou quelle qu'autre homme de bon sens les apoisait pour la pluspart. Ainsi a le paysan vivait content du sien, payait ses droits et devoirs fort exactement, n'estait opprimé de soldats, sergens, ny de  procès » (16).
Oui, j'ai vu vivre cette vie-là dans ma jeunesse ; et puis je l'ai vue se détériorer au fur et à mesure qu'est devenue plus facile et plus fréquente la communication avec les villes ; au fur et à mesure que se sont multipliés les défrichements, que s'est étendue la culture exclusivement céréale, et surtout la viticulture. Aujourd'hui encore, cette vie paisible subsiste dans des hameaux et dans de très-petites communes situées dans des lieux boisés, privées de voies de communication, où l'agriculture est restée semi-pastorale.
                                                Extrema per illos
                  Justitia, excedens terris, vestigia fecit (17).


A cette époque, les propriétaires ruraux avaient presque tous une réserve dont ils dirigeaient personnellement la culture, ce qui les maintenait en rapports quotidiens avec toutes les classes de la population agricole. Ces rapports étaient alors sincèrement cordiaux; les passions politiques n'avaient point encore envahi nos campagnes : la condescendance affable des uns, la familiarité déférente des autres, diminuaient, si elles ne l'effaçaient pas, la distance qui les séparait dans la hiérarchie naturelle inhérente à tout ordre social. Ces mœurs, affectueusement égalitaires en la forme, étaient en Poitou, surtout dans le Bocage, une tradition de l'ancien régime : la Révolution avait été impuissante à les détruire, et les avait même, à certains égards, fortifiées, par la répulsion que les paysans éprouvaient et que, malgré les apparences contraires, ils éprouvent encore pour les entreprises violentes et subversives.

La différence des conditions n'était pas, d'ailleurs, aussi saillante qu'elle le paraît aujourd'hui. On ne rencontrait pas alors dans les habitations rurales, fussent-elles des châteaux, le luxe provoquant, qu'on y voit scintiller à notre époque; à peine y trouvait-on le confortable. Nos pères étaient plus sages, moins vaniteux et moins efféminés que nous. — On lit dans les mémoires de Sully, qu'étant allé chez Mme la duchesse d'Aumale, au château d'Anet, pendant l'hiver, on l'installa dans une chambre dont les fenêtres n'avaient presque plus de vitres. On lui donna, pour alimenter son feu, des fagots de genièvre et de houx tous frais coupés, qu'il ne put allumer qu'en faisant brûler presque toute la paille de son lit ; encore n'en put-il tirer autre plaisir qu'un nombre infini d'escopeteries.
Le lit n'avait pour toute couverture qu'un taffetas fort mince, et les draps étaient si humides, qu'il dut dormir enveloppé dans sa robe de chambre ( 18 ). — Au sortir de la Révolution, les résidences rurales, en Poitou, n'étaient guère en état d'offrir un meilleur gîte.
La table était à l'avenant : on vivait des produits du domaine, on buvait du vin du cru ; on recevait ses voisins sans apparat, sans frais extraordinaires. C'est ainsi qu'en usait Sully avec ses hôtes.
« S'ils sont sages, disait-il, il y en a suffisamment pour eux ;  s'ils sont fous, ils n'y reviendront pas » (19).
Ce n'est pas hors de propos que le nom de Sully se trouve ici sous ma plume : il fui pendant longtemps gouverneur du Poitou ; il y a laissé de nombreuses traces de son bienfaisant passage ; il réhabilite dans ses mémoires la réputation des Poitevins, qui avaient été calomniés, paraît-il, avant le séjour qu'il fit parmi eux : « Je n'ai trouvé, dit-il, en ceux de Poitiers, que l'on a estimés de tout temps des plus revêches et fâcheux, que toute courtoisie, douceur, « et bénévolence » (20).

Sully avait ordonné qu'on plantât dans chaque paroisse, devant l'église, un arbre de l'essence la mieux appropriée au pays ; chez nous, ce fut en général l'ormeau qu'on planta. Il existe encore en Poitou de ces arbres, vénérables par leur âge, par leurs dimensions imposantes, par les souvenirs qu'ils évoquent : on les appelle des Sully. C'est au pied de cet ormeau qu'est placée la grosse pierre appelée tombe, tribune rustique d'où le maire fait à ses administrés toutes les notifications qui peuvent les intéresser ; c'est sous l'ormeau que viennent jouer les enfants au sortir de l'école ; c'est sous l'ormeau que va danser la jeunesse ; c'est sous l'ormeau que se rassemblent les vieillards, le dimanche, pour causer de leurs affaires et débattre leurs marchés. L'espace que le grand ormeau couvre de ses vastes branches est, tour à tour, le prétoire du maire, le préau de l'école, le marché couvert du village, la bourse des cultivateurs, le cercle de conversation, la salle de bal pour les fêtes champêtres.

Cette ordonnance de Sully, insignifiante au premier abord, prouve qu'il avait bien compris les mœurs de ces paysans, « desquels, disait-il à Henri IV,  Votre Majesté a plus besoin, que de « tous ces petits marjolets de cour et de villes, revêtus d'or et de  pourpre (21) ». Les arbres jouent un grand rôle dans la vie rurale : ils en sont la splendeur, la richesse, les abris, les monuments, les archives. Le paysan ne compte pas les années qui passent, il ne sait pas le nombre de ses jours écoulés ; il ne chiffre pas la date des divers incidents de sa vie, mais il en attache le souvenir à quelque objet matériel moins éphémère que lui-même, et ce sont surtout les arbres qui sont les conservateurs de ses fastes, et qui constituent son dictionnaires des dates. Vivants et verdoyants souvenirs, implantés dans le sol et s'élevant vers le ciel, comme un trait d'union entre ses deux patries ; celle qu'il arrose maintenant de ses sueurs, et celle qui fait l'objet de ses espérances et qui sera le lieu de son heureux et éternel repos.

Pendant le règne de Louis XVIII,
la politique ne vint-point troubler la paix des campagnes. Les journaux n'y arrivaient pas ;  les communications avec les villes étaient difficiles et rares ; la main du pouvoir ne pesait pas sur les cultivateurs, qui ne connaissaient guère du gouvernement que le nom du souverain. Ils vivaient petitement, mais doucement; sans grands profits, ni grandes peine : tous leurs vieillards ont conservé de cette époque un souvenir favorable.
Moins satisfaits de la marche des affaires publiques, moins rassurés sur l'avenir parce qu'ils étaient moins étrangers à la politique, les propriétaires-cultivateurs des classes éclairées n'en continuaient pas moins à réparer, lentement, mais sûrement, par le travail, par l'épargne, par le dédain pour les jouissances factices et superflues, les brèches que la Révolution avait faites à leur fortune, et à reconstituer un capital que leurs enfants dissipent follement aujourd'hui en dépenses de luxe.
De la révolution de 1830, date en Poitou, et probablement partout ailleurs en France, le déclin de la vie rurale. Profondément divisés par leurs opinions politiques, les propriétaires cherchèrent à se créer parmi les classes agricoles des clientèles qui se firent solidaires de leurs rivalités, et introduisirent ainsi jusque dans les moindres hameaux les discussions et les haines politiques. C'est cette fatale division des propriétaires et des lettrés qui a commencé la démoralisation des campagnes, et qui l'a peu à peu amenée au point où nous la voyons aujourd'hui : car ce sont ces rivalités intestines qui ont fait de la politique contemporaine une grande école de diffamation. Nous avons déshonoré la patrie, notre mère, en défigurant, en calomniant son passé : faut-il s'étonner s'il n'y a plus de patriotisme ? — Nous avons dépouillé les hommes les plus élevés, les têtes les plus vénérables, de toute auréole de respect ; nous avons semé partout l'esprit d'envie et de révolte ; nous nous sommes réciproquement jeté à la face l'injure et le mépris : faut-il donc s'étonner si les classes illettrées nous ont pris au mot tous à la fois ? Si elles s'insurgent contre tout ce qui dépasse leur niveau, et si elles menacent de nous ensevelir tous ensemble sous ces montagnes de préjugés, de calomnies, de mépris, de haines, que nous avons nous-mêmes amoncelées avec une passion aveugle et coupable ?
A cette cause générale et principale de désorganisation sont venues s'en joindre d'autres, qui n'ont fait qu'en augmenter la désastreuse efficacité.
Par suite de l'insurrection vendéenne de 1832, le pays fut couvert de troupes. On sait jusqu'où va la licence du soldat en temps de guerre, et surtout de guerre civile ; en cette circonstance, elle n'eut pas de borne, encouragée qu'elle fut par ceux mêmes dont le devoir était de la réprimer. Aussi la Vendée, justement vantée autrefois pour la pureté de ses mœurs et pour son attachement à l'ordre social, est-elle tombée aujourd'hui au niveau, sinon au-dessous, des populations auxquelles on avait coutume de la donner pour exemple.
La démoralisation s'accrut et se propagea en Poitou par le percement des routes et des chemins de toutes classes, qui mirent les moindres hameaux en communication facile et rapide avec les villes.
Elle fut portée à son comble par la confection des chemins de fer.
— Triste condition de notre nature déchue ! Triste conséquence de l'oubli des lois de l'ordre moral ! Nous avons employé à la propagation du mal tous ces progrès de l'ordre matériel, dont la destination providentielle était de nous conduire au véritable bien-être, par le concours d'un progrès parallèle dans la vertu ; et la facilité de locomotion, qui eût été pour nous un agent de prospérité, si nous l'avions fait servir à la moralisation eu même temps qu'à la production de la richesse, n'a fait que hâter la diffusion du mal et les désordres matériels et moraux sous lesquels la société s'affaisse.
Cette progression de richesse, dont nous sommes si fiers, l'oubli des lois de l'ordre moral l'a rendue vaine. Si la multiplication des voies de communication a augmenté, dans une large mesure, les facilités et les profits de l'agriculture, les vices que les cultivateurs ont été contracter dans les villes dévorent, et bien au-delà, ce surcroît de bénéfices. Jamais la propriété n'a été grevée de tant d'hypothèques ; jamais les fermiers n'ont été moins solvables ; jamais les indigents n'ont été plus nombreux ; jamais, au milieu de l'abondance de toutes choses et malgré des apparences trompeuses, la misère réelle et les souffrances n'ont été plus grandes.

Les paysans ont contracté, dans leurs trop fréquents rapports avec les villes, le dégoût pour les travaux pénibles, des désirs immodérés de jouissances, le mépris pour la religion et pour les devoirs qu'elle sanctionne, des habitudes d'insubordination poussée jusqu'à l'insolence. L'immoralité, l'improbité, l'ivrognerie, la gourmandise, la paresse, l'amour du jeu, la haine, non plus contre telle ou telle des classes élevées, mais contre toutes les supériorités sociales de quelque nature qu'elles soient : voilà ce qu'ils vont boire à longs traits dans cette multitude de cafés et de cabarets qui infectent la société.

Il ne faut pas s'étonner si, en présence de cet antagonisme grandissant et menaçant, de cette hostilité envieuse et haineuse, les propriétaires ont été pris de dégoût pour la vie rurale.

D'autre part, depuis quarante ans, le prix de la main-d’œuvre a triplé dans les campagnes, tant parce que le nombre des bras y a diminué, que parce que les ouvriers cherchent dans l'augmentation des salaires la satisfaction des besoins factices qu'ils se sont créés : dans ces conditions, le faire-valoir direct est devenu impossible pour le propriétaire. Puis le luxe, toujours envahissant, que tous blâment, et auquel néanmoins tout le monde cède, oblige à réaliser en tout ou en partie le capital foncier, pour l'employer à des spéculations plus productives. Enfin, arrive au décès de chaque chef de famille la liquidation légale de son patrimoine : les héritiers s'en partagent les lambeaux. Mais, dans la plupart des cas, aucun d'eux ne saurait trouver dans sa part de ces débris une situation équivalente à celle qu'avait leur auteur. Tous se sentent amoindris ; aucun d'eux n'est en position de continuer le père, si je puis ainsi dire. Chacun vend ou afferme sa part de l'héritage ; chacun s'en va de son côté, laissant le foyer éteint, et, enfouie sous ses cendres froides, une influence moralisatrice désormais perdue.

Une autre cause de la dépopulation des campagnes, c'est la fonctionnomanie « II faut en France beaucoup de fermeté, et une grande étendue d'esprit, pour se passer des charges et des emplois « et consentir à demeurer chez soi...; personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité (22) ». Depuis l'époque où La Bruyère faisait cette remarque, la passion du fonctionnarisme, encouragée par tous les pouvoirs, a fait encore des progrès, et est arrivée de nos jours à son comble. Au lieu d'être considérées comme un service social, comme des charges, les fonctions publiques ne sont plus enviées qu'à titre de moyen d'existence ou de fortune ; c'est un gâteau dont on se dispute les morceaux. Rien, peut-être, n'a contribué autant à l'abaissement des caractères que cette compétition
inspirée par le besoin, par l'orgueil ou par l'avidité.
On est encore attiré dans les villes par le goût pour les distractions bruyantes, par l'amour des plaisirs recherchés, par un insatiable besoin de jouissances, par cette passion sotte pour le luxe, qui fait dépendre le bonheur de la vie, de la satisfaction de notre vanité. Nous ne pouvons plus nous passer d'être vus et d'être vus en apparat ; et pour attirer sur nous l'attention, nous ne paraissons plus sans agiter des grelots, oubliant que les grelots sont la parure et le symbole de la folie.

En Poitou, la pureté, la sévérité, la simplicité des mœurs antiques ont été, soit à la campagne, soit à la ville, beaucoup plus persistantes que partout ailleurs.
Les familles les plus anciennes et les plus recommandables se sont longtemps défendues, et beaucoup se défendent encore contre l'envahissement du luxe et les écarts qui en sont la suite. C'est par des mariages contractés au loin, qu'ont été importées chez nous les habitudes de la vie oisive, de la vie en l'air ; l'amour des plaisirs bruyants, des dépenses futiles, de la représentation. Ce n'était donc pas sans raison que l'auteur inspiré des Proverbes recommandait aux jeunes gens de se défier de la femme étrangère, qui s'étudie à rendre sa conversation séduisante (23).


O UBI CAMPI ! (24). Qui nous rendra cette vie des champs, exempte d'ambition, d'envie, de cupidité ; étrangère aux passions politiques ; école d'activité, de modération, d'équité; vie de paix, d'union de dévouement, et en même temps d'indépendance ; vie mâle et fière sans orgueil ; condition modeste, douce, pieuse, disait Caton, plus quoestus (25), où le bonheur et la vertu trouvent leur meilleure garantie dans l'obscurité, dans l'absence de notoriété, inglorius !
« O bonne et respectable agriculture, s'écrie Alciphron, — protestant contre l'entraînement produit par l'enseignement des philosophes, des économistes, des lettrés de son temps, — il ne tient pas à ces sectes de fous et d'enragés que vous ne tombiez dans le plus grand mépris, et que l'on n'abandonne tout à fait vos utiles travaux (26) »..
Ce n'est pas qu'on ait abandonné complètement les campagnes ; on a fait pis, en y transportant, autant qu'on l'a pu, les habitudes et les vices de la vie urbaine. Ceux qui vivent dans des résidences rurales, n'y vivent pas de la vie rurale, et ne tirent plus de ce genre de vie, ni pour la société, ni pour eux-mêmes, les avantages matériels et moraux qu'il comporte.
La véritable vie rurale, la vie rurale traditionnelle, on la trouve encore chez le simple ouvrier agricole, quand il est propriétaire de son foyer et de quelques ares de terre ; chez le petit propriétaire cultivant lui-même sa propriété, suffisant seul à cette culture et y trouvant sa subsistance assurée; chez le colon qui exploite la propriété d'autrui à moitié perte ou profit; chez le simple journalier non propriétaire, quand, par de bons et loyaux services, il s'est assuré dans une exploitation rurale une permanence de résidence et de travail qui lui garantit la subsistance de sa famille ; chez tous les cultivateurs placés dans les conditions que je viens de dire, on peut constater encore cette heureuse disposition d'esprit qui porte à être satisfait de son sort, une douce résignation en face d'un travail incessant et pénible, le courage à supporter les privations et les fatigues, la modération dans les désirs, des habitudes de prévoyance, une propension, quelquefois excessive, vers l'épargne, l'absence du sentiment de l'envie, la déférence envers les supérieurs, le respect des traditions, des sentiments religieux, des mœurs pures, la soumission aux lois, la répulsion pour les agitations politiques, l'amour du sol natal et un sentiment très-vif de patriotisme.

Dans des conditions morales absolument opposées, se montrent les ouvriers nomades, qui ne s'attachent à rien ni à personne, et sont toujours en quête de salaires élevés et de travaux faciles ; les artisans qui ont fait leur apprentissage dans les villes ; les fils de cultivateurs qui ont trop séjourné dans les écoles, et qui n'y ont acquis que le dégoût pour leur état ; les spéculateurs ruraux, qui, pour se soustraire au travail des bras, cherchent des moyens d'existence dans un brocantage sur les bestiaux, les bois, les grains et autres denrées agricoles ; les fermiers qui, pour la plupart, en Poitou, manquent du capital nécessaire à leur exploitation et ne vivent que d'expédients ; la très grande majorité des instituteurs primaires, dont les émoluments, bien que plus élevés que ne le comporteraient leur travail effectif et les services qu'ils rendent, ne le sont pas assez pour assurer la subsistance et le bien-être de toute une famille dont on a augmenté les exigences, en même temps qu'on la soustrayait au travail. — Tels sont les déclassés de la population agricole ; tels sont ceux qui ont subi surtout l'influence délétère des cabarets et des villes, et qui propagent dans nos campagnes tous les vices destructeurs de toutes les vertus rurales.
Qu'il y ait d'honorables exceptions, nous ne le mettons pas en doute, et nous en pourrions signaler nous-mêmes ; mais il n'en est pas moins vrai que c'est dans les diverses catégories rurales que je viens de signaler, que se trouve le ferment de démoralisation qui pourrit les classes agricoles.
C'est chez les détenteurs de la propriété moyenne et héréditaire qu'il faut chercher l'influence conservatrice et moralisatrice capable de résistera la propagande du mal. Dans une pareille situation, le chef de famille joint aux vertus que nous avons signalées dans l'ouvrier propriétaire, l'avantage d'une position sociale et d'une culture intellectuelle qui le mettent à même d'exercer sur ceux qui l'entourent un patronage moralisateur : il est une autorité morale, laquelle intimide les mauvais et encourage les bons. Les classes agricoles vouées au travail subissent naturellement et presque sans s'en apercevoir, l'influence de celui qui, vivant habituellement au milieu d'elles, leur fournit du travail, leur donne les conseils et les enseignements qu'elles viennent lui demander, leur rend ces mille petits services qui obligent celui qui les reçoit, sans être une charge pour celui qui les dispense. Aussi, partout où règnent sans contradicteur les coqs de village, les déclassés dont nous parlions tout à l'heure, les populations rurales sont fatalement livrées aux influences qui vont prendre leurs inspirations dans les cafés, dans les cabarets, dans les clubs de bas étage. Au contraire, partout où réside habituellement le propriétaire d'un domaine héréditaire et stable de moyenne étendue, il y exerce sans presque aucun effort une influence bienfaisante et prépondérante.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'influence du grand propriétaire n'est ni aussi bien assise ni aussi saine. Ses mœurs aristocratiques le tiennent toujours plus à distance de la population : il ne communique guère avec elle que par l'intermédiaire des régisseurs, qui sont presque toujours pour lui une cause d'impopularité, sans être, tant s'en faut, pour les subordonnés, des agents de moralisation.
La vie de château n'a pas les avantages qu'elle a pu avoir autrefois, parce que ce n'est plus la vie rurale. On n'y vient qu'en passant, en villégiature ; on y vit désintéressé de toutes les affaires locales ; et, qui pis est, on y apporte les mœurs des villes, ces habitudes de désœuvrement et de luxe qui soufflent au cœur du peuple des sentiments d'envie et de haine, en même temps qu'elles provoquent chez les voisins plus ou moins aisés une émulation ruineuse et démoralisante. — Il est de grands propriétaires qui savent éviter cet écueil ; il faut les en bénir, ils ont bien compris leur mission, mais ils ne sont que de bienfaisantes exceptions.
Ce n'est donc pas, en général, sur la grande propriété, c'est sur la petite et sur la moyenne qu'il faut compter pour la régénération de l'esprit public dans les campagnes : c'est dans ces deux conditions que la vie rurale est surtout moralisatrice. Il est digne de remarque qu'en Poitou, lors des élections municipales dernières, malgré la vivacité des passions politiques surexcitées par une propagande active et presque violente, partout où il s'est rencontré un propriétaire résidant au milieu des populations rurales et y remplissant ses devoirs ruraux, il a été élu malgré toute opposition, quelque notoire que pût être sa répulsion pour les entraînements politiques du moment.
« Rien, dit Sénèque, n'est plus efficace que la conversation des gens de bien, pour inculquer dans les cœurs l'amour des choses honnêtes, et pour ramener les esprits hésitants, ou même portés vers le mal (27). » Mais il faut bien entendre qu'il ne s'agit pas ici d'exhortations, de sermons, dont on est résolu d'avance à ne tenir aucun compte. Le mot latin conversatio signifie fréquentation, hantement, comme on disait dans notre vieux français. Ce n'est ni par des discours, ni par des articles de journaux, ni par des brochures que l'on peut modifier l'esprit des masses ; c'est en les fréquentant, en intervenant dans la vie commune de manière à y introduire, sans affectation et même sans préméditation, un esprit droit et des habitudes régulières. Le moyen de ramener les hommes à l'estime et à la pratique de la vertu, c'est de leur faire entendre, dans toutes les occasions, des appréciations saines sur chaque chose, et de leur donner habituellement l'exemple de la pratique du bien. La seule présence d'un homme vertueux, dit Sénèque, est déjà un moyen de moralisation. »
Pendant leur halte dans le désert, les Israélites, impatients d'atteindre la Terre promise, et lassés d'attendre Moïse qui tardait à descendre du Sinaï, dirent à Aron : « Faites-nous des dieux qui marchent devant nous ; car nous ne savons ce qui est arrivé à ce Moïse qui nous a tiré de la terre d'Egypte ( 28 ). Nous éprouvons aujourd'hui le même découragement et la même anxiété, cherchant qui pourra nous mener à cette réformation sociale, de laquelle nous nous sommes éloignés déplus en plus depuis que nous avons mis en oubli la loi que Moïse écrivit sous la dictée de Dieu, le Décalogue.
Il est de la nature des foules, et, en particulier, des populations rurales, de manquer d'initiative, et de suivre les hommes connus d'elles, qui sortent de leur sein même pour marcher à leur tête. Si elles suivent les faux dieux qui se sont imposés à elles, c'est que les plus éclairés, les mieux intentionnés, se sont éloignés d'elles, leur sont devenus inconnus, inserviables, se sont faits impopulaires ;  pour détruire l'empire de ces faux dieux, il suffirait aux gens de bien de revenir et de demeurer au milieu des cultivateurs. Et pourquoi donc pas ? ...
La vie rurale était la vie prédestinée de l'homme sur cette terre ; elle devait être, dans le plan providentiel, la vie normale d'innocence, de paix, de bonheur : « Le Seigneur Dieu, est-il dit dans la Genèse, prit l'homme et le déposa dans le paradis de volupté, pour qu'il le cultivât et qu'il le gardât (29) ».
Revenir à la garde et à la culture de la terre, ce serait donc rentrer dans l'ordre originel, ce serait nous relever de notre déchéance, et nous racheter par le travail, qui est l'agent le plus efficace de moralisation (30).


Des membres éminents de l'épiscopat français se sont émus de celte désertion des campagnes. L'année dernière, Mgr Turinaz, évêque de Tarentaise, combattait dans une lettre pastorale ce fléau de l’émigration dans les villes. Cette année encore, Sa Grandeur insiste sur ce sujet capital, et, avec une grande supériorité de vues, élucide, dans son mandement pour le carême, celle grave question de l'émigration rurale, de ses causes et de ses remèdes.
En songeant, dit Mgr Turinaz, aux conséquences de cette dépopulation des campagnes au point de vue de la richesse nationale, au point de vue de la foi, de la moralité, de l'ordre social, et même de la puissance militaire de la France, nous nous demandons s'il est une question plus digne de concentrer les sollicitudes et les efforts du vrai patriotisme.

Je devrais insister sur la nécessité du retour à la vie rurale, mais il me faudrait entrer dans des développements qui sortiraient du cadre dans lequel je dois me renfermer. Qu'il me suffise de rappeler cet avertissement de Montalembert : « Tant que l'esprit révolutionnaire n'a pas envahi les classes agricoles, ses victoires ne sont qu'éphémères et n'ont pas de racines (31) ».

L'envahissement des campagnes par l'esprit du mal est fort avancé, mais il n'est pas complet ; il est temps encore d'en arrêter la marche. Le seul moyen de le faire, c'est de nous replacer à notre rang dans cette grande famille rurale chargée d'assurer la subsistance du monde, au point de vue moral, aussi bien qu'au point de vue matériel. Il y a là place, honneur et profit pour tous.

L'agriculture, dit Xénophon dans ses Économiques, est une occupation convenable aux hommes les plus honnêtes, quel que soit leur état. La régularité de la conduite et les plaisirs de l'esprit en paraissent inséparables. Elle procure l'exercice du corps nécessaire à l'homme, ainsi que l'augmentation des biens (32) ».
— « Je soutiens, dit Juste Lipse, que la vie rurale est préférable à la vie urbaine, pour la sagesse, pour les mœurs, pour le bonheur, et même pour le profit (33) ».
Comprenons donc que reprendre notre mission, revenir à notre devoir de commensalité, de patronage, de direction, au milieu des classes agricoles, ce serait pour elles, pour nous-mêmes, pour la société tout entière, une véritable rédemption. (Vifs applaudissements.)



M. Rameau. — Messieurs, puisque j'ai l'honneur de prendre le premier la parole après notre éminent Rapporteur, je répondrai tout d'abord aux sentiments de cette Assemblée, en exprimant à quel point nous avons été charmés par l'exposé qu'il a bien voulu nous faire. Déjà dans quelques opuscules de M. de Curzon, nous avions eu l'occasion d'admirer la solidité et l'élévation des pensées, l'éclat et la vivacité du trait, l'exquise délicatesse des nuances. Toutes ces rares qualités, nous venons de les retrouver dans son discours, relevées encore par l'intérêt que la vue de l'auteur et l'accent de sa voix ajoutent à l'expression de sa pensée.
Quant à la doctrine exposée par M. de Curzon, il serait superflu de faire remarquer combien elle cadre parfaitement avec les principes de notre Société.
M. le Rapporteur nous en offre surtout un résumé frappant dans l'énumération des devoirs dont il impose la pratique au propriétaire rural. Je me permettrai toutefois de faire remarquer qu'il y a peut-être exagération à rattacher particulièrement cette règle des mœurs au cercle de la vie rurale ; car elle embrasse à mes yeux toutes les obligations que doit respecter l'honnête homme, sur quelque théâtre que, sa vie s'accomplisse.
J'oserai présenter d'autres observations sur la physionomie générale du rapport ; non comme un critique assurément, mais comme un interlocuteur qui, d'accord sur le fond des choses, converse familièrement sur la nuance et le détail de la pensée pour en faire ressortir, dans un sens ou dans l'autre, le côté le plus sympathique.
Je ne crois donc pas, par exemple, que la vie rurale soit la source et la condition exclusive de ces vertus dont M. le Rapporteur nous a fait un si délicieux tableau. Je ne me rallie pas davantage, sans quelques réserves, à la critique qu'il a faite du progrès matériel.  J'insiste sur ce point, qui constitue l'un des plus grands problèmes que puisse soulever la marche de la civilisation.

M. de Curzon nous dit que la bonne organisation de la vie rurale ne se rencontre plus, si ce n'est dans les hameaux, que leur éloignement des grands centres soustrait à l'influence des nouvelles voies de communication, et qui ne sont pas en situation de donner au régime des cultures et au défrichement un développement d'une grande intensité.
Je ferai observer que si l'altération des mœurs de la vie rurale est due à la propagation des admirables instruments qui provoquent cette intensité, cette proposition nous jette dans un cercle vicieux.
En effet, le développement harmonieux de la vie rurale a précisément pour effet nécessaire d'engendrer, dans l'ordre matériel, ces progrès qui seraient les précurseurs du péril social. Que deux siècles durant, les propriétaires résident sur leurs domaines et se conduisent de manière à mériter le titre d'autorités sociales ; que les paysans, propriétaires du foyer qu'ils habitent et d'une terre assez féconde pour répondre à leurs besoins, respectent ces autorités et suivent leur exemple; que chacun enfin remplisse ainsi son rôle, et le premier effet du concours de ces forces réglées sera de développer les éléments du progrès matériel. La terre se sillonnera de nouvelles voies, la vapeur viendra s'y prêter à la circulation des produits, l'intensité croissante des cultures multipliera les morcellements du sol. Rien ne peut rompre cet enchaînement.
Quant aux instruments de ce progrès, ils sont, à les considérer en eux-mêmes, inertes et sans caractère, aussi souples pour le bien que pour le mal. Ils sont naturellement inoffensifs, et cependant nous les redoutons à bon droit. C'est que les premiers hommes qui en ont inauguré les merveilleux effets, en ont usé pour le mal. Reportons-nous au règne de Louis XV, à cet enivrement subit qui s'empara de la noblesse et de la bourgeoisie, quand elles virent avec quelle .facilité augmentait la valeur de leurs capitaux et de leurs propriétés.

La recherche du plaisir devint alors la loi de leurs actions, et le but du progrès consista dans l'abstraction de la contrainte. Ils appliquèrent spontanément ou mirent en pratique dans tous les actes de leur vie la morale que l'école de Saint-Simon devait formuler plus tard dans le célèbre axiome : « Les aspirations sont proportionnées aux destinées, et le progrès a pour but de donner un libre essor au caprice de la passion. »
Les classes inférieures, à leur tour, quand elles virent à quel usage les classes supérieures faisaient servir les instruments perfectionnés du travail, ne surent pas résister à l'entraînement du mauvais exemple. Et quand elles les eurent acquis, elles s'en servirent, sous l'inspiration du même esprit, pour en faire le même abus.
Ainsi, ce qui produit la richesse n'est, en réalité, que le résultat du travail, de la persévérance, de la sévérité de l'homme pour lui-même : c'est le fruit spontané de la vertu humaine. Seulement il arrive que l'homme se trompe dans l'emploi qu'il en fait : il s'en sert pour multiplier les moyens de flatter ses caprices, au lieu de le prendre comme surcroît, et d'en user en vue d'un plus large accomplissement du devoir.
De remède, il en est un. Que ceux qui jouissent à la fois de la plénitude de la fortune et des dons de l'esprit s'attachent à donner des exemples contraires à ceux que le peuple reçoit depuis trop longtemps des classes dirigeantes. C'est le secret de la réforme, et la guérison de ses maux. Si difficile que soit l'accomplissement de ce devoir, les faits de désorganisation qui s'offrent à nos yeux ont une autorité qui nous impose de le remplir. Quiconque demandera à la raison d'où vient la société, ce qu'elle est, et le terme où elle se précipite, ne trouvera de salut pour elle que dans la pratique des principes dont le Décalogue nous offre le divin résumé.

Ainsi, je suis d'accord avec M. de Curzon sur le caractère des effets produits par les progrès matériels accomplis de nos jours, mais je crois qu'il dépend de nous de leur assurer une bienfaisante influence. La classe dirigeante peut, en modifiant ses idées et la règle de sa vie, amener à un meilleur genre de vie la classe qui s'agite au-dessous d'elle. L'exemple tombé d'en haut porte toujours ses fruits. Nous le voyons aujourd'hui pour nous en alarmer ; nous le verrions bientôt pour nous en réjouir.
J'aborde maintenant en quelques mots un tout autre sujet. M. de Curzon, en parlant de grands défrichements opérés dans le Poitou sur les terres d'alluvion, a placé sous Henri IV l'origine de ces premiers polders. Je crois que l'apparition en est plus lointaine. Une étude spéciale m'a fait connaître qu'en 1630, des émigrants de La Rochelle, débarqués en Amérique, y avaient introduit la pratique de l'établissement des polders comme une habitude qui leur était déjà familière. Henri IV était mort en 1610, et vous savez, Messieurs, qu'il faut plus de vingt ans pour qu'une habitude se généralise. D'où je pense que les dessèchements d'alluvions maritimes sont antérieurs à Henri IV. Je demanderai enfin à M. le Rapporteur s'il a quelques données sur la distribution du sol en Poitou dans le XIe et le XIIe siècle.
Cette question se lie plus étroitement à celles que j'ai traitées tout d'abord. Dans la société rêvée par les réformateurs, les ouvriers ruraux devraient être tous propriétaires du foyer qu'ils habitent. Or, il fut un temps où, sur la plus grande partie de notre territoire, presque tous les cultivateurs avaient une maison à eux ; un temps où la propriété du sol était plus morcelée qu'elle ne l'est aujourd'hui. La preuve en est déjà faite pour la Normandie, par M. Léopold-Delisle, pour le Ponthieu et le Nord, par M. Louandre.
M. le Rapporteur peut-il, à ce point de vue, nous donner quelques renseignements sur la division territoriale du Poitou au moyen âge ?
Si sa mémoire ne lui fournit pas en ce moment les éléments d'une réponse précise, la communication qu'il voudrait bien nous faire ultérieurement sur ce sujet ne serait pas moins intéressante pour notre Société qne pour la nouvelle école historique. (Applaudissements.)



M. Biaise (des Vosges), Président. — Nous avons entendu M. de Curzon nous décrire en excellents termes la vie du propriétaire rural en Poitou. Je lui demanderai de vouloir bien maintenant nous donner quelques détails sur les mœurs, sur les habitudes domestiques des ouvriers agricoles de cette même province, nous dire par quels traits leur condition diffère aujourd'hui de ce qu'elle était jadis, et les raisons qui les portent à émigrer dans les villes ; d'autre part, les historiens du droit coutumier nous ont laissé des documents pleins d'intérêt, sur certaines communautés de paysans qui existaient en Poitou. Je désirerais savoir s'il reste quelques traces de ces communautés et de leurs coutumes.

M. Cheysson, Ingénieur des ponts et chaussées. — Cet ordre d'idées m'amène à rappeler sous forme de question, un des sujets les plus intéressants que nous ait offerts le programme de cette session: je parle du décroissement de la population en France. Je demanderai donc à M. le Rapporteur s'il a connaissance que ce décroissement ait pris dans le Poitou un caractère d'intensité plus marqué qu'ailleurs, et s'il pourrait, au besoin, appuyer sa réponse de quelques chiffres. Je le prierai aussi de vouloir bien nous exposer quelles sont, en Poitou, les habitudes relatives à la transmission des biens, et de nous dire si le morcellement de la propriété y a fait autant de progrès que dans les autres parties de la France.

M. de Curzon, Rapporteur.— Je réponds en quelques mots aux questions que divers orateurs m'ont fait l'honneur de m'adresser.
Je dirai d'abord à M. Rameau qu'il me semble s'être un peu mépris sur le sens de mes paroles. Je suis loin de prétendre que la vertu soit l'apanage exclusif de la vie rurale. Je sais qu'elle peut tout aussi bien fleurir dans les centres urbains. J'ajoute même qu'elle y acquiert plus de titres, par suite des nombreux obstacles qu'elle y doit surmonter. Si, au sujet des bonnes mœurs, je me suis particulièrement arrêté à parler de la vie rurale, c'est que cette vie est, au résumé, celle de la majorité des Français ; et que, d'autre part, quand on s'occupe de la réforme, il faut l'entamer tout d'abord par le côté même où elle offre le plus d'accès.
Je me rencontre également avec M. Rameau, quoi qu'il en pense, dans ce qu'il nous a dit du progrès matériel. Ainsi que lui, je considère ce progrès comme inévitable, et je crois même qu'il est à désirer, à la condition toutefois que le progrès moral s'accomplisse dans un développement parallèle. Car il en est du progrès matériel comme de la fortune : instrument du bien dans les mains de l'honnête homme, c'est l'instrument du mal, si c'est un méchant qui s'en sert.
Au sujet des dessèchements entrepris dans la Vendée, il est certain que quelques tentatives en avaient été faites au XIIIe siècle, dans le bassin de la Sèvre-Niortaise, par les moines des monastères voisins. Mais dès le règne de François Ier, il n'en restait plus que des traces. Les historiens sont d'accord pour reconnaître que c'est seulement sous le règne de Henri IV, que les travaux de dessèchement se sont exécutés sur une grande échelle. Ce n'est même qu'en 1643, que fut exécuté le premier dessèchement régulier et complet. La désolation portée dans tout le pays par les guerres de religion, a dû nécessairement empêcher qu'on s'engageât plus tôt dans des entreprises aussi importantes.
Je réponds maintenant à M. le Président, ainsi qu'à M. Cheysson. Le Poitou a eu, comme la Normandie, ses communautés de paysans, mais il n'en offre plus aujourd'hui la moindre trace.
Les paysans du Poitou couvrent de leurs propriétés presque toute la province. Seules, les parties boisées leur échappent encore. Mais partout où le sol se prête au morcellement, il a été vendu aux paysans. Ceux-ci l'ont presque entièrement affecté, surtout dans la Vienne, à la culture de la vigne, et ils en retirent ainsi de gros bénéfices. Absorbés par le soin de leur terre, ils ne travaillent plus que pour eux. Il en résulte, pour les gros propriétaires, une extrême difficulté de trouver des journaliers. Il ne leur reste d'autre ressource que de s'adresser aux habitants des parties boisées, les boisons, comme on les appelle. Ce recours ne laisse pas que d'être fort onéreux, car, en outre du salaire normal, le boison exige du maître qui l'emploie, le logement pour tous les membres de sa famille. En dehors de ces conditions, le faire-valoir est impossible en Poitou.
Quant à la dépopulation, je ne saurais, de mémoire, fournir sur ce sujet aucune donnée statistique. Je puis dire, cependant, qu'elle a fait en Poitou moins de progrès qu'ailleurs. Cette remarque s'applique surtout aux parties boisées de la province. La moyenne des naissances y est assez élevée. Ailleurs, celte moyenne ne s'élève pas à plus d'un ou de deux enfants par ménage.
L'infanticide commis sur les enfants légitimes fait de regrettables progrès. Récemment, on jugeait chez nous une paysanne mariée qui avait tué trois de ses enfants. Ce n'était pas qu'elle fût pauvre : elle avait un revenu de 3,000 francs. Mais elle voulait n'avoir qu'un enfant, pour en faire l'unique héritier de son domaine.

Enfin, les biens se transmettent conformément aux prescriptions du Code civil. Le partage s'applique rigoureusement, sans qu'il soit jamais fait usage du droit relatif à la quotité disponible. Le scrupule d'égalité qu'on apporte dans la division des parts, arrive à produire des effets invraisemblables.
En voici deux exemples : j'ai près de chez moi un noyer, qu'entourent deux mètres de terrain. Il appartient à trente-deux propriétaires. Mon père avait une bergère, dont les parents possédaient une maisonnette. Ils meurent, laissant six enfants. La fille est convoquée pour le partage. Mon père lui demande, à son retour, quelle part lui est échue. Elle répond : « Cinq rangs de tuiles ».


M. Le Play, Secrétaire général. — Si les propriétaires, dans le Poitou, comme ailleurs, s'abstiennent de tester, ce n'est pas par indifférence. Ils voudraient bien user de ce droit pour régler le partage de leurs biens de la manière la plus avantageuse à chacun de leurs enfants; mais ils s'en abstiennent, parce qu'ils savent que, dans la plupart des cas, faire un testament, c'est léguer un procès aux héritiers.
D'un autre côté, la quotité dont la loi leur laisse la libre disposition, est tellement réduite, qu'en général, il leur est absolument impossible de mettre un héritier en situation de continuer leur œuvre, et de maintenir après eux le domaine paternel dans son intégrité. S'ils veulent le soustraire au morcellement, ils ne triomphent des empiétements de la loi, qu'en ayant recours à l'abstention systématique ; quelquefois même, on va, pour atteindre ce but, jusqu'au crime dont M. le Rapporteur citait tout à l'heure un si triste exemple. Voilà plus de vingt ans, que dans cet ordre d'idées, nous signalons le vice de la législation qui règle, chez nous, la transmission des biens.

M. Rameau. — La division de la propriété au Moyen-Âge s'est accomplie sous des formes diverses. Quelquefois elle a donné naissance à des communautés ;  quelquefois elle s'est organisée d'une manière imparfaite, comme en Bretagne. Mais, dans plusieurs autres provinces de France, elle s'est produite franchement. Les serfs, en obtenant l'affranchissement, recevaient, à titre de propriétaires, la glèbe territoriale sur laquelle les liens du servage les retenaient auparavant, eux et leurs familles. Cependant, la propriété ne s'est pas toujours constituée aussi rapidement. Souvent, elle fut précédée d'un régime d'abonnement sous lequel convenaient de vivre le seigneur et les familles attachées à la culture de son domaine. A chaque changement survenu dans la famille par la mort de son chef, l'héritier payait au seigneur, en dehors de la redevance primitivement fixée, une petite somme, analogue au don de joyeux avènement. Pour se libérer des charges de cet usage, on imagina, en beaucoup d'endroits, de fonder des communautés taisibles, propriétaires par elles-mêmes, et qui étant permanentes en qualité de personnes morales, échappaient à l'obligation de verser ces contributions supplémentaires que rapportait au seigneur le renouvellement périodique des individus propriétaires. Quand la division du sol s'étendit au profit de toutes les familles, cette pratique se consolida, et contribua à fortifier entre les mains des paysans cultivateurs, les droits de la propriété. Nous avons aujourd'hui, sur ce mouvement de la propriété au moyen âge, des documents d'une valeur indiscutable pour certaines provinces de France, pour la Normandie, la Bretagne, le Ponthieu, par exemple. Je désirerais savoir de M. de Curzon s'il lui serait possible de réunir, pour le Poitou, des documents analogues. La communication en serait précieuse à la fois pour notre Société qui s'occupe d'études pratiques, et pour la science historique, dont elle enrichirait le recueil.


M. de Curzon, Rapporteur. — Il a été fait dans le Poitou un grand nombre d'arrentements : il n'en existe plus trace. Le bail à complan in perpetuum a été remis en vigueur en quelques contrées pour la culture des vignes. Les propriétaires ont abandonné des terres incultes ou de mauvaise qualité, à la condition qu'elles seraient plantées en vignes, et qu'ils percevraient le sixième des produits de la vigne, ou le tiers des autres produits, si les vignes étaient arrachées. Mais la plupart de ces complants sont aujourd'hui amortis.


M. Biaise (des Vosges), Président, renouvelle, auprès de M. de Curzon les remerciements de l'assemblée.

Nul membre ne demandant la parole, M. le Président lève la séance à 3 heures et demie.



(1) De Senectute, § 17.
(2) Marc-Aurèle. Pensées, ch.II, trad. Joly, 1773, p, 130.
(3) La Réforme sociale, ch. LI, $ 12, 5e éd., t. II, p. 511.
(4) Annales d'Aquitains, ch. u.
(5) Cosmographie universelle, p. 101, éd. in-folio de 1568.
(6) État de la France, t. V, p. 302, éd. de Londres, 1752.
(7) Ode xxiv, liv. III.
( 8 ) Justini historiae Philippieae, lib. II, ch. II,  p. 18, éd. 1791,
(9) De l'ancien Poitou, p. 100.
(10) Mémoire de Cavoleau sur les dessèchements des marais du Bas-Poitou. (Voir l'Histoire du Poitou par Thjibaudeau, t. III, p. 473,|1840.)
(11) H. de Sainte-Hermine. Continuation de l'Histoire du Poitou de Thibaudeau, t. III, p. 469. Niort, 1840.
(12) Richesse des nations, trad. Garnier, t. I, p. 262, éd. de 1822.
(13) Cette expression rappelle ce que dit de Caton Velleius Paterculus : Homo virtuti simillimus. (Hist. rom., Iib. II, ch. xxxv, g 2.)
(14) Mémoires de Mgr de Beauregard, évêque d'Orléans, t. II, p. 83.
(15) Cité par Saint-Foix. Essai sur Paris, t. IV, p. 116, éd. de 1778.
(16) De la réformation de la Justice, t. I, p. 314. Cité par M. de Ribbe.
(17) Virgile. Géorgiques, liv. II, v. 460.
( 18 ) Mémoires, t. II, p. 1-19, éd. de 172S.
(19) Ibid., t. VII, p. 426.
(20) Mémoires, t. VII, p. 156..
(21) Ibid., t. VI, p. 334
(22) La Bruyère. Caractères, t. I, p. 47, éd. de 1822.
(23) Custodiat te a muliere extraneà, et ab aliéna, quae verba sua dulcia facit. (Prov., ch. VII, v. 5.)
(24) Flumina amem silvasque inglorius. O ubi campi !
           (Virgile, Géorg., lib. II, v. 486.
(25) Expression de Caton l'Ancien.
(26) Lettres grecques, t. III, p. 249, trad. de 1784.
(27) Épit. xciv, t. II, p. 427, éd. de 1637.
( 28 ) Exod., ch. XXXII, v. 1.
(29) Genèse, ch. II, v. 15.
(30) Propurga te cum brachiis. {Eccl., ch. VII, v. 33.)
(31) De l'avenir de l'Angleterre, p. 95.
(32) Cité par Stobée, serm. 54. De Agriculturâ.
(33) Agrum, et in eo cultum, meliorem urbe esse aio, ad sapientiam, ad mores, ad voluptatem, adde et fructum, (Cent. I, epist. 8.)


L'auteur est Emmanuel Marie Vincent Parent de Curzon (1811-1896)


Il est le frère du peintre Alfred de Curzon :
http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Actualite/24-Heures/n/Contenus/Ar…

Ils sont fils de :
     Amable Jean-Baptiste Emmanuel PARENT de CURZON (1782-1861)
     Victorine Céline Suzanne Camille de LAMBERTYE (1786-1867)

Famille de la Vienne (Poitiers et environs) et de la Vendée (Luçon), leur aïeul, Charles Parent (1645-1702), est originaire de Paris, il est seigneur de Colombes.
Plusieurs membres s'installent en Poitou. Ce sont des "ingénieurs", exemple : Officier des bâtiments du Roi, ingénieur et inspecteur des Ponts et Chaussées en Poitou, ingénieur du roi, etc...
_________________
il n'y a pas des hiérarchies il n'y a que des differences


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MessagePosté le: Dim 7 Oct - 23:17 (2012)    Sujet du message: La Vienne et le Loudunais en 1789 Répondre en citant

A la Révolution et suite à la création des départements, des préfets ont fait un état des lieux, un inventaire des  départements.
Inventaire historique, géographique, économique, sur la vie sociale, les mœurs, etc...
Je ne sais si tous les préfets de France, ont fait ce travail, en tout cas on en trouve que quelques uns, le plus intéressant étant peut-être le travail du préfet Dupin pour les Deux-Sèvres, le préfet de la vienne Charles Cochon de Lapparent ne semble pas avoir détaillé comme l'a fait Dupin, où alors ce n'est pas disponible sur le Net.
Où alors il avait autre chose à faire, car quand on examine le parcours de Charles Cochon, (1750-1825), il a dû être très habile pour traverser les diverses périodes agitées du début du 18e siècle.
Il fut sénateur, puis comte de l'Empire le 28 mai 1809.

Il y a une différence entre le paysage de cette époque et les paysages d'aujourd'hui, voire décrit à la fin du 19e siècle, à cause des outils employés dans l'agriculture, en particulier l'arreau... De plus le défrichement des terres a du retard par rapport à d'autres départements. La qualité de la vie s'en ressent.

Un petit passage sur la fabrication du vin à cette époque. (C'est en bleu / violet). On parle aussi de sa conservation, mais pas du comment.



Description générale du département de la Vienne - Charles Cochon de Lapparent, Préfet - 1801
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k85032f
Il est hélas en mode image, mais on le trouve sur google livre

Chapitre principaux :
Arrondissement de Poitiers : page 8
   Les pierres levées : page 20
   Vieux Poitiers : page 22

Arrondissement de Loudun : page 25

Arrondissement de Châtellerault : page 27
Arrondissement  de Montmorillon : page 32
Arrondissement de Civray : page 36

D'autres chapitre comme les forêts et les propriétaires, les voies navigables, les routes, etc... qui sont développés ici :


Le département de la Vienne fait partie de l'ancienne province de Poitou ; il tire son nom de la rivière de Vienne, qui prend sa source auprès de Vallière, département de la Creuse, et qui, traversant le département de la Vienne du
sud au nord, va se réunir à la Loire, près de Cande, département de Maine-et-Loire.

Le département de la Vienne est limité à l'est par le département de l'Indre ; au sud par celui de la Haute-Vienne et celui de la Charente ; à l'ouest par les départements des Deux-Sèvres et du
Maine-et-Loire ; au nord par le département d'Indre-et-Loire. Sa longueur du sud au nord est d'environ 27 à 28 lieues, de 2282 toises, et sa largeur moyenne est de 14 à 15 lieues.
Il est situé entre le 46e.d.5' et le 47e.d.5' de latitude, et entre le Ier.d.10' et le 2e.d.15' de longitude occidentale, à compter du méridien de Paris.
Son étendue territoriale est de 699,964 hectares, ou 353 lieues carrées, la lieue de 2,282 toises. Suivant l'état arrêté le 19 mai 1791, par l'administration du département, d'après les états
fournis par les municipalités, la population totale du département était à cette époque de deux cent cinquante-huit mille quatre-vingt-quatorze individus ; mais il est notoire que dans les premiers
temps de la révolution, les états de population des communes furent généralement exagérés, pour avoir un plus grand nombre d'électeurs, et par conséquent plus d'influence dans les assemblées électorales.
Suivant le recensement fait en exécution de la loi du 11 août 1798, la population était de deux cent quarante sept mille neuf cent quarante-quatre individus.

Le recensement fait en exécution de la loi du 19 vendémiaire an 4, porte la population à deux cent quarante-huit mille trente-deux individus.

Mais il est reconnu que lors de ces deux recensements, la commune de Poitiers avait augmenté son état de population de plus de deux mille âmes, pour se donner plus d'importance, et dans la vue d'obtenir des établissements publics.
La commune de Châtellerault avait aussi, dans les mêmes vues, un peu forcé sa population.

Enfin, les derniers états fournis par les maires, en l'an 8, depuis l'organisation de la préfecture, portent la population totale du département à deux cent quarante mille neuf cent quatre-vingt-dix individus.
Mais il est certain que dans quelques communes on a porté la population au-dessous de ce qu'elle est effectivement, dans la vue d'obtenir une diminution sur les patentes et sur la contribution mobiliaire ;
et on croit qu'un terme moyen entre les états faits en 1793 et en l'an 4, et ceux fournis en l'an 8, approcherait beaucoup de la vérité : qu'ainsi la population peut être portée à deux cent quarante-six mille individus,
ce qui fait à peu près six cent quatre-vingt-dix-sept par lieue carrée.

M. Necker porte la population de la généralité de Poitiers à six cent cinquante-trois individus par lieue carrée, ce qui annoncerait une augmentation assez considérable de population, d'autant que le département de la Vienne est
le moins riche et le moins peuplé des trois qui composent la ci-devant province du Poitou ; mais il y a apparence que les calculs de M. Necker ont été faits sur de fausses bases.
On ne croit pas que la population du département de la Vienne ait subi aucune variation sensible depuis la révolution ; on ne voit en effet aucune augmentation dans le nombre des maisons et des feux. Il est vrai qu'on a joint au département
de la Vienne le Lodunais, qui ne faisait point partie de la ci-devant généralité de Poitiers ; mais ce petit pays n'est pas plus peuplé proportionnellement que le surplus du département, et n'a pu conséquemment
changer la proportion de la population par lieue carrée.
Le département a payé, en l'an 8, sur la contribution foncière, tant pour le principal que pour les fonds communs, de supplément, et pour les dépenses départementales et communales, 1,828,469 francs 96 cent.,

     Pour la contribution mobiliaire et somptuaire . . . 170,276 89

     Pour la subvention extraordinaire de guerre. . 382,592 86

     Pour les portes et fenêtres. . 111, 156 95

     Pour les patentes . . . 86,713

     Les droits d'enregistrement et autres réunis, non compris les domaines, ont produit. . . . . . . . . 681,080 26

     Les droits de passe sont affermés ........ 110,000

     Les octrois de la ville de Poitiers ont produit environ 41,000

                                                              Total. »... ... 3,411,289 f. 92 c.

Ce qui, à raison de deux cent quarante-six mille individus, fait 13 fr. 87 cent, par tête.


M. Neckar porte les contributions de la ci-devant généralité de Poitiers, à 17 liv. 16 sous par tête ; mais il faut observer que le département de la Vienne est, sans contredit, le plus pauvre et le moins fertile de ceux
qui composaient la généralité de Poitiers. Il n'y a aucune comparaison entre les meilleures terres du département de la Vienne, et les fertiles plaines et marais des départements des Deux-Sèvres et de la Vendée.
Ces départements ont d'ailleurs des ports de mer, des rivières navigables et un commerce très-actif.
Le département de la Vienne, au contraire, n'a ni débouchés, ni commerce.

Le nombre des orphelins de la patrie dans ce département était en l'an 4 de quatre cent quatre-vingt-dix-neuf : au commencement de l'an 9, il est réduit à quatre cent quarante.
Cette réduction peut être attribuée en partie à la surveillance qu'on a mise depuis quelque temps pour prévenir les abus, et empêcher qu'on ne mît à la charge du gouvernement des enfants qui n'y avaient aucun droit :
mais on ne peut se dissimuler que le défaut de paiement des nourrices et la pénurie des hospices, ont été cause que plusieurs enfants ont été mal soignés, et sont morts de misère ; la petite vérole en a aussi emporté plusieurs.
On n'a pas pu se procurer d'états exacts des orphelins de la patrie qui existaient dans ce département antérieurement à l'an 4, la plupart des papiers des anciennes administrations ayant été brûlés en 1793 ;
mais d'après les renseignements pris, il paraît que le nombre des enfants abandonnés est augmenté dans le département depuis la révolution, et l'augmentation a été plus sensible à Châtellerault qu'ailleurs.

On doit en attribuer la cause, 1°. à la trop grande facilité que les administrations ont mise dans les temps révolutionnaires, à recevoir des enfants ayant père et mère connus ; 2°. à la chute presque totale de la manufacture
de coutellerie de Châtellerault, qui a mis beaucoup d'ouvriers sans pain ; 3°. enfin, peut-être aux principes de démoralisation qui se sont introduits dans la société.

Lors de la division territoriale faite par l'assemblée constituante, le département de la Vienne fut divisé en six districts et en quarante-neuf cantons. Il est aujourd'hui,
divisé en cinq sous-préfectures ou arrondissements communaux, dont les chefs-lieux sont Poitiers, Châtellerault, Loudun, Montmorillon et Civray.

Arrondissement de Poitiers : page 8
   Les pierres levées : page 20
   Vieux Poitiers : page 22

Arrondissement de Loudun : page 25



ARRONDISSEMENT DE LOUDUN

L'arrondissement de Loudun contient soixante-huit communes. Sa population, suivant les états fournis en l'an 8, est de trente-deux mille cent vingt-deux individus ; mais, d'après les observations qu'on a faites ci-dessus,
on croit pouvoir la porter à trente-deux mille sept cent quatre-vingt-neuf.

La surface territoriale de cet arrondissement est d'environ 94,674 hectares ou 277,000, arpents, dont il y a à peu près 15,000 arpents en bois, landes et marais, 7,000 en prairies, 10,000 en vignes, et le surplus en terres labourable.

Le terroir est en général assez fertile ; c'est en quelques endroits un sable gras propre à la végétation, et dans d'autres une terre noire qui a du corps et de la profondeur. Dans quelques cantons, on ne trouve, cependant qu'une
argile glaiseuse et une marne brûlante ; il y a peu de prairies, parce que le pays n'est arrosé que par une seule rivière.

Les vignes des communes de Ranton, Curçay, Saint-Léger, Arçay et Chalais, produisent un vin blanc de bonne qualité et très spiritueux ; on en exporte souvent pour la Hollande.

Loudun, chef-lieu de l'arrondissement, à 4 myriamètres 444 mètres de Poitiers, est situé sur une petite montagne, au 17e. 44' 40" de longitude, et 47e .1' 41" de latitude ; sa population,
suivant les états fournis en l'an 8, est de cinq mille cent cinquante individus.

Le nombre des naissances à Loudun, dans les dix dernières années, est de quatorze cent soixante-dix-sept, ce qui donne cent quarante-huit par année. Le nombre des décès est de quinze cent sept, ce qui donne cent
cinquante-un par année, et excède le nombre des naissances ; mais il est à observer qu'en l'an 2 il y a eu à Loudun beaucoup de militaires revenant de la Vendée ; aussi le nombre des décès a été cette année de quatre cent vingt-cinq ;
le nombre des naissances de cette même année a été de deux cent soixante-dix-sept.

La ville de Loudun est connue par les synodes qu'y tinrent les protestants en 1611 et 1612, et par le procès d'Urbain Grandier.


Arrondissement de Châtellerault : page 27
Arrondissement  de Montmorillon : page 32
Arrondissement de Civray : page 36



Caractère et mœurs des habitants de la Vienne : page 39

Le caractère dominant de l'habitant du département de la Vienne paraît être l'inertie : cependant il aime la danse et le plaisir ; il est sensible, bon et docile ; il est singulièrement attaché aux usages qu'il tient de ses pères et mères, et se prête difficilement à les changer, il a généralement des mœurs, surtout dans les campagnes ; il se plaît dans son ménage, au milieu de sa famille et de ses enfants, et quitte ses foyers avec peine.
Ce caractère général prend différentes nuances, suivant la position des cantons, et le plus ou le moins de facilité des communications : le genre de culture paraît même influer sur le caractère et les mœurs des habitants ; ceux des pays vignobles ont meilleure mine, sont plus aisés, plus gais, et même plus instruits, en raison sans doute de ce qu'ils sont ordinairement plus près des villes, où ils sont d'ailleurs obligés de faire de fréquents voyages pour la vente de leurs vins.
Les habitants des plaines du Mirebalais et du Lodunais, respirant un air pur et libre, sont grands, bien faits, hardis, bons travailleurs ; ceux qui cultivent les terres marécageuses des communes situées le long de la Dive et de la Pallu, n'ont ni la même taille, ni la même force, ni la même activité.
Les habitants de la partie du département où sont les grandes forêts nationales, et les landes et bruyères, dispersés dans des maisons éparses çà et là, n'ayant point à leur portée de grandes communes où ils puissent se réunir, ont peu de communications entre eux, et n'en ont même presqu'aucune avec les villes ; aussi sont-ils généralement grossiers, ignorants et sauvages. Ce défaut d'instruction et de civilisation se fait surtout sentir dans la plus grande partie des arrondissements de Montmorillon et de Civray, et dans la partie orientale de celui de Châtellerault. Les habitants de ces pays sont plus isolés, et ont entre eux moins de communication que jamais, depuis la cessation du culte qui réunissait les habitants les jours de dimanches et fêtes, et cette réunion contribuait un peu à adoucir leurs mœurs sauvages, par les communications et les relations sociales qui en étaient la suite.
Les habitants de Loudun sont honnêtes, affables et spirituels ; ils aiment beaucoup le plaisir.           
Ceux de Châtellerault sont alertes sur leurs intérêts ; ils saisissent avec empressement toutes les spéculations partielles qui peuvent offrir quelque avantage, et n'épargnent rien pour réussir.
L'habitant de Poitiers, dénué de toute ressource de commerce, tomberait dans une fâcheuse apathie, si les affaires multipliées qui sont portées à la préfecture et aux tribunaux, n'y entretenaient pas une certaine activité ; cependant il aime le plaisir, et les citoyens aisés ont le goût des lettres, et se livrent volontiers à l'étude.
Le peuple de la campagne, dans les plaines du Lodunais et du Mirebalais, se nourrit d'un pain composé moitié froment, moitié baillarge : ailleurs, il se nourrit d'un pain noir fait avec du seigle et du méteil ; dans quelques endroits on y mêle de l'ail et des pois secs ; il mange peu de viande ; les plus aises tuent chaque année un cochon, mais c'est le petit nombre.
La boisson des habitants de la campagne est, pendant une partie de l'année, un râpé ou demi-vin, qui se fait en jetant de l'eau sur le marc de raisin, et le laissant fermenter jusqu'à ce qu'il ait acquis un goût vineux : souvent on supplée au marc de raisin par des cormes et des prunes, ou des pommes cuites et séchées, sur lesquelles on jette également de l'eau qu'on laisse fermenter.
Les hommes s'habillent de serge, étoffe de laine qui se fabrique dans le pays : ils ont ordinairement des surtouts de toile pour le travail ; ils sont chaussés avec des guêtres de toile et des sabots, et quelquefois des souliers ferrés, lorsqu'ils ont des voyages à faire.
L'habillement le plus ordinaire des femmes, est un corset et une cape d'étamine bleue : lorsqu'elles sortent, elles jettent sur leurs épaules une espèce de mante de laine en forme d'écharpe, rayée de rouge et de noir ; elles ont leurs cheveux tressés autour de la tête, et les enveloppent d'une espèce de toque qu'elles nomment cayon.
Cet habillement varie quelquefois d'un canton à un autre ; mais il ne varie jamais dans la même famille ; les enfants suivent toujours scrupuleusement les usages qu'ils ont vu pratiquer à leurs pères et mères.


TEMPÉRATURE DU DÉPARTEMENT

Maladies régnantes.

Le climat n'offre aucun caractère particulier, et rentre dans la classe de celui affecté aux régions tempérées : le vent souffle du nord en hiver, du midi en été, et du nord-ouest au printemps ; ce dernier est connu sous le nom de galerne ; il est quelquefois très-funeste à la végétation. On remarque aussi dans la température des passages subits du chaud au froid, ce qui est causé surtout par l'invasion brusque du vent du nord-ouest : cette transition est le fléau de l'agriculture ; elle détruit les espérances des vignerons et des laboureurs.
Les maladies qui règnent pendant les différentes saisons de l'année, présentent toujours le type principal que la température du climat leur donne ; aussi les affections
inflammatoires sont-elles plus communes dans les saisons d'hiver et de printemps, les nerveuses dans la saison d'été, et les putrides dans celle d'automne : ces différentes affections sont plus ou moins compliquées, suivant que la température est plus ou moins variable. En général, les maladies sont plus opiniâtres chez les gens de la campagne peu aisés, ce qui vient surtout de l'insalubrité de leurs habitations, entourées souvent d'eau stagnante et de fumier, ainsi que de la vicieuse disposition de leurs appartements, qui sont bas, très étroits, et n'ont que de très petites fenêtres.
La colique du Poitou, dont le célèbre Citoi, de Poitiers, médecin de Henri IV, a donné un savant traité, ne se manifeste plus : on a cru s'apercevoir de la cessation de cette maladie, depuis qu'on ne sert plus le vin, comme on faisait autrefois, dans des pots d'étain ; l'acidité du vin, qui dans le pays est très considérable, détachait de l'étain les particules arsenicales qui s'y trouvent, ce qui donnait lieu à des accidents semblables à ceux qu'on observe dans les coliques, saturnines.
La petite vérole a fait de grands ravages, en l'an 8, dans les villes de Poitiers et de Châtellerault, et dans plusieurs communes de ces deux arrondissements : le nombre des décès a été au moins un tiers en sus des années ordinaires ; on avait employé avec succès, dans les commencements, la méthode de l'inoculation ; mais la mort d'une jeune personne inoculée, a détourné les citoyens d'une méthode qui était à peine connue dans le pays, et a privé des heureux effets qu'on avait droit d'en attendre. Heureusement ce fléau destructeur a cessé ses ravages en vendémiaire.

FORÊTS

Les bois, tant de l'ancien domaine que ceux réunis depuis la révolution, forment un total de 23,018 hectares, dont 6,496 hectares sont de l'ancien domaine, 5,025 hectares provenant des ecclésiastiques, et 11,047 hectares provenant d'émigrés.
Les bois, en général, principalement les forêts nationales, sont mal plantés, d'une mauvaise venue, et très-dévastés : il y a des repiquements et des repeuplements à faire dans les bois nationaux.
Outre les dégradations qui ont été une suite de la révolution, une autre cause permanente qui contribue au dépérissement des bois, est la rareté des fourrages, qui fait que les habitants de la campagne envoient pacager leurs bestiaux dans les bois avant qu'ils soient en âge de défense.
Les bois de construction sont devenus très rares dans ce département, et il serait nécessaire d'exciter à cet égard l'émulation des propriétaires. On a déjà dit qu'il existe, principalement dans l'arrondissement de Civray, des terrains couverts de landes où le chêne pousse vigoureusement, et qui n'exigeraient que la dépense des clôtures ; mais la difficulté des transports et le défaut de débouchés ont toujours entretenu l'inertie des propriétaires. La navigation de la Charente ouvrirait un débouché très avantageux.

Suit la description des bois par arrondissement.
Le Loudunais est page 56 :


39°. Le bois de Moulins, provenant de la commanderie de Moulins, ordre de Malte, situé commune de Bournan, arrondissement de Loudun, et le bois de la Mothe, situé
même commune, provenant de l'émigré Lamothe-Baracé, contiennent ensemble 190 hectares.

40°. Le bois de Ternay, situé commune de Ternay, même arrondissement, et provenant de l'émigré Arsac de Ternay, contient 270 hectares.

41°. Le bois de Vezières, situé commune de Vezières, même arrondissement, et provenant de l'émigré Lamothe-Baracé , contient 260 hectares.

42°. La forêt de Scevol, dans le canton de Coussay, même arrondissement, contient 980 hectares ; elle est séquestrée sur l'émigré Achart-Lahaye.

Le total des bois nationaux de l'arrondissement de Loudun, est de 1,700 hectare.


Page 64 : agriculture

Agriculture

Les productions du département de la Vienne consistent en blés, froment,  seigle, orge, avoine, vins, pois, chanvres, lins, noix, châtaignes, et dans quelques endroits en pommes de terre.

Le froment réussit bien dans la partie du nord, et dans quelques cantons des parties du sud et de l'ouest. Les terres maigres et graveleuses sont plantées en vignes.
On cultive, dans les terres profondes et dans les sables gras, le chanvre, le lin et les pommes de terre.

Ou laboure les terres avec une charrue que les gens du pays appellent areau, et qui paraît être l'ancienne charrue des Grecs ; elle est attelée de deux bœufs, et dans quelques cantons de deux
mules. Cette manière de labourer, bonne dans les terres graveleuses où le roc est à la surface ; pourrait être remplacée avantageusement par la charrue de Brie, dans les terres fortes qui
ont de la profondeur. Quelques particuliers ont tenté d'introduire cette charrue, et ont obtenu, par son moyen, des produits avantageux et de plus belles récoltes ;
mais l'attachement des gens du pays aux anciennes routines, les a forcés d'y renoncer.

On suppléerait, dans la partie du nord et de l'est, au manque de prairies naturelles, par des semis de luzerne et de sainfoin ; on en retirerait le double avantage de nourrir plus
de bestiaux, et de procurer aux terres de la partie de l'est, naturellement maigres et peu substantielles, un repos nécessaire à la reproduction des sels propres à la végétation.

Les prairies artificielles auraient encore l'avantage de faire abandonner un usage presque général dans le département ; usage très-nuisible à l'agriculture, celui de ne nourrir
les bêtes de labour, depuis le mois de prairial jusqu'au mois de fructidor, qu'à l'aide d'herboulements faits dans les champs ensemencés en blés.

Les succès obtenus par les familles Acadiennes, établies en 1792 dans l'arrondissement de Châtellerault, et qui ont eu la persévérance d'y rester, prouvent qu'il serait facile
de rendre à l'agriculture une partie des terres de ce département, couvertes aujourd'hui de landes et de bruyères. Il est constant qu'une partie de ces terrains pourrait produire
du seigle et de l'avoine, et dans quelques cantons du froment ; que dans d'autres la vigne réussirait parfaitement ; qu'enfin le bois pousse vigoureusement dans plusieurs parties de
l'arrondissement de Civray, qui sont maintenant couvertes de landes et de bruyères.

Deux grands marais, l'un dans la commune de Sauves, arrondissement de Loudun, et l'autre dans la commune de Blaslais, arrondissement de Poitiers, formés par les rivières de la Dive et de la
Pallu, pourraient facilement être desséchés et convertis en excellentes prairies et en chènevières ;la terre y est bonne et très propre à la végétation. Il ne s'agirait que de former des
canaux d'écoulement pour les eaux : l'utilité de cette entreprise est généralement reconnue ; mais elle a toujours échoué jusqu'à présent, par des motifs d'intérêt particuliers.

L'usage presque général, surtout pour les petites propriétés, est de les donner à titre de colonage ; cet usage varie selon le plus ou le moins de fertilité des cantons. Dans quelques-uns, le propriétaire
fournit moitié des semences et de la souche de bétail, il prélève la moitié de tous les fruits, ainsi que des profits de bestiaux. Dans d'autres, le colon fournit la totalité des semences, et ne donne au propriétaire que le tiers des fruits.

Cet usage, qu'Arthur Young, dans son Voyage en France, regarde comme très nuisible à l'agriculture, en ce que le colon n'est jamais porté à améliorer un terrain dont il doit partager les fruits avec
un autre, a l'avantage, pour le propriétaire, de lui fournir en nature les denrées nécessaires à sa subsistance et à celle de sa famille, et de le mettre à l'abri des variations qu'éprouve le prix
de ces denrées. Le propriétaire a été confirmé dans cette forme de régie, par la misère qu'il a éprouvée pendant l'émission du papier-monnaie ;
le fermier, en argent, payait sa ferme avec quelques boisseaux de blé, tandis que le propriétaire, même aisé, était obligé de prendre sur ses fonds pour vivre.

La récolte des blés se fait dans les mois de juillet et août. Dés particuliers se chargent de scier, lier, engranger, battre, vanner et serrer les grains, moyennant qu'on leur donne une portion de
la récolte ; cette portion était autrefois le septième, mais depuis la révolution ils exigent la sixième, et souvent la cinquième partie des grains.
La manière dont on cultive les vignes dans le département de la Vienne, a beaucoup d'inconvénients ; on les tient très-basses, et l'on ne se sert point d'échalas ; il en résulte que dans les années
pluvieuses, le raisin, pourrit avant sa maturité, et la qualité du vin est altérée.

La manière dont on fait le vin est très simple ; on foule la vendange, et on la jette avec la grappe dans une cuve, où on la laisse fermenter, abandonnée à elle-même, jusqu'à ce que le vin ait pris une couleur très-foncée.
Malgré ce défaut de manipulation, le vin est bon, et se garde longtemps ; il soutient même le transport : des particuliers de Poitiers en ont conservé qui a plus de quarante ans, et qui n'a pas perdu de
sa qualité. Les marchands de Paris viennent quelquefois s'approvisionner dans ces cantons ; et ils auraient à se louer de la qualité des vins, si les commissionnaires étaient plus fidèles et se les altéraient pas.


L'usage du soutirage n'est point généralement adopté : le peuple croit que la lie contribue à conserver le vin ; et, d'après ce préjugé, il ne soutire point.

On voit par ce qui vient d'être dit, que l'agriculture n'est pas, à beaucoup près, au point où elle pourrait être dans le département de la Vienne, et qu'elle y serait susceptible de beaucoup
d'amélioration ; mais plusieurs causes s'y opposent, et contribuent à la médiocrité des récoltes.

1°. L'insouciance et la paresse des habitants ; ils sont singulièrement attachés aux anciennes routines : jusqu'à présent il a été impossible de les engager à y renoncer, et de faire aucune innovation
dans leur méthode de culture, quelque vicieuse qu'elle soit.

2°. La plupart des cultivateurs n'ont pas les moyens de faire les avances primitives, sans lesquelles les terrains ordinaires ne rendent que de faibles produits.

3°. La rareté des fourrages, qui ne permet pas d'élever de bestiaux en assez grande quantité pour procurer les engrais nécessaires ; ceux qu'on y élève sont d'ailleurs d'une petite espèce et d'une mauvaise conformation.

4°. Le défaut de débouchés, et la difficulté des transports qu'on est obligé de faire à dos de mulets ; ce qui dégoûte les cultivateurs, qui se contentent de récolter des grains pour leur subsistance,
et s'inquiètent peu de la reproduction d'un superflu dont ils ont peine à trouver le débit, les transports étant trop coûteux.


Suite des listes d'arbres et de plantes, classés.
Exemple :

Plantes propres aux différents arts :
On en compte quatre-vingt, sans faire mention de quelques agarics et de plusieurs lichens, dont la propriété n'est pas bien avérée.
Les principales de ces plantes sont :

  • L'iris germanique
  • L'orcanette
  • La garance
  • La corneille
  • La rhus des corroyeurs
  • Le pastel
  • Le genet des teinturiers
  • Le mûrier à teinture
  • Le bouleau
  • Le chiendent

Plantes nuisibles
Outre trente-deux plantes nuisibles aux hommes et aux animaux, soit comme soporatives, soit comme stupéfiante, dont les principales sont :
  • La jusquiame
  • La nicotiane
  • La mandragore
  • La pomme épineuse
  • Le piment
  • L'aconit
  • La couronne impériale
  • L'ellébore
  • Le laurier rose
  • L'ancholie
  • La nigelle

On trouve dans les pâturages quatorze plantes éminemment dangereuses :
  • La grassette
  • La pédiculaire
  • La gratiole
  • Le plantain d'eau
  • L'ellébore puant
  • La berle
  • Le cerfeuil sauvage
  • La phélandrie aquatique
  • Le colchique
  • Le pied-de-veau
  • La mercurielle annuelle
  • Les euphorbes
  • La massette
  • La prêle des marais


Page 62
Les mines : fer, marbre, pierre meulières à chaux et de taille.



Page 71 : Manufactures et Commerce.

Les manufactures du département ne consistent maintenant que dans quelques fabriques de bonneterie, de toiles et de grosses étoffes de laine qui se consomment dans le pays.
Il y a deux papeteries en activité ; l'une à Saint-Benoît, près Poitiers ; l'autre à Montmorillon : le papier qui se fabrique dans cette dernière est grossier et d'une mauvaise qualité.

Loudun fournit quelques dentelles communes. Châtellerault a une fabrique de couteaux qui a de la réputation ; elle employait autrefois un grand nombre d'ouvriers : on en faisait des envois
considérables à Paris et dans les colonies ; mais depuis la révolution, cette fabrique est presque totalement tombée : elle ne se soutient que par les achats que font les voyageurs : il n'y a aucunes
demandes faites aux maîtres, et la plupart des ouvriers sont sans pain.


Il y a aussi quelques tanneries dans les cantons de Sauxay, Lusignan, Châtellerault et Chauvigny : les cuirs qu'on y prépare sont de bonne qualité.

Il y avait trois forges à fer dans le département ; deux ont été abandonnées à défaut de débouchés, et par la difficulté des transports : il ne reste plus que la forge de Verrières, arrondissement
de Montmorillon.  Cette forge est très utile ; le fer qu'on y fabrique sert aux travaux de l'agriculture, et s'emploie dans le pays.

D'après l'état des manufactures, on peut juger que le commerce est presque nul ; il se réduit à l'exportation de quelques productions du pays, des vins, des eaux-de-vie que
fournissent les arrondissements de Poitiers, Châtellerault et Loudun, et qui s'exportent par Chinon et Châtellerault ; des noix et des faînes que fournissent le Mirebalais et quelques
cantons du Lodunais. Dans les bonnes années, on exporte aussi quelques grains, mais les transports sont difficiles, et ne se font qu'à dos de mulets.
D'ailleurs, année commune, le produit de la récolte excède peu la consommation, si ce n'est dans le Mirebalais et une partie du Lodunais.

Dans quelques cantons des arrondissements de Montmorillon et de Civray, on engraisse quelques bœufs que les Normands viennent chercher pour l'approvisionnement de Paris ; mais en général on fait peu d'élèves
dans le département, à défaut de pacages. On remplace les vieux bœufs par de jeunes, tirés des départements voisins , principalement de la Haute-Vienne et des Deux-Sèvres : le profit est peu considérable et souvent nul.
Les bestiaux sont généralement d'une petite espèce et d'une mauvaise venue.
Les cantons de Sauxay et de Lusignan fournissent quelques mules, qui sont ordinairement vendues aux Espagnols.
Le canton de Mirebeau fournit des ânes, qui, par leur petitesse et leur forme communes, sont loin de mériter la réputation, qu'on leur a donnée.

Le mouton réussit bien dans les cantons de Loudun et de Mirebeau ; mais on en exporte peu, et ils se consomment en grande partie dans le département. Il se fait quelquefois des envois assez considérables
de cochons pour la Rochelle, Nantes et Rochefort ; mais cette branche de commerce n'a point de cours réglé, et dépend des demandes qui sont faites dans les ports de mer.
Il se passe quelquefois deux à trois ans, sans qu'il y ait aucune exportation considérable.

Les objets d'importation sont du fer, du charbon de terre, de la résine, de l'ardoise, de la poterie et de la faïence, des veaux, et quelques jeunes chevaux qu'on tire des départements de la Haute-Vienne,
des Deux-Sèvres et de la Vendée.
Poitiers faisait autrefois un commerce de vipères assez étendu ; on en envoyait jusqu'à Venise.
Ce commerce est tombé depuis plusieurs années, par le peu d'usage qu'on fait maintenant de la thériaque et de bouillon de Vipères.

La ville de Châtellerault, située sur la Vienne, qui est navigable, est la seule du département où il y ait quel qu'activité. Il s'y faisait autrefois un commerce d'entrepôt
assez considérable, principalement sur les eaux-de-vie venant des départements de la Charente et de la Charente-Inférieure, qu'on transportait par terre jusqu'à Châtellerault,
pour les embarquer ensuite sur la Vienne, et leur faire remonter la Loire ; mais ce commerce est beaucoup déchu depuis quelques années : la difficulté de la navigation de la
Vienne, dans les basses eaux, en est une des principales causes ; mais il serait facile de remédier à cet inconvénient : il y a d'ailleurs peu de moyens pécuniaires à Châtellerault,
surtout depuis la chute presque totale de la manufacture de coutellerie.

En général, les fortunes sont médiocres dans le département de la Vienne ; les dernières classes de citoyens y sont très pauvres. La population y est faible, en raison de l'étendue territoriale :
il n'y a point d'industrie ; les habitants sont insouciants, même sur leur propre intérêt.

Cet état d'affaissement tient à plusieurs causes.

1°. Le défaut de débouchés et de communications ; la difficulté de l'exportation et de l'importation a successivement rendu l'agriculture moins active, et le commerce languissant.
Dans une partie du département, il est impossible de rien voiturer pendant six mois de l'année, autrement qu'à dos de mulets ; il est même plusieurs cantons où les chemins sont impraticables toute l'année pour les voitures.

2°. L'habitant s'est accoutumé à cet état de langueur, et en a contracté un caractère d'inertie et d'indolence qu'il est difficile de vaincre, et qui ne contribue pas peu à l'état de dépérissement
où se trouvent les manufactures, le commerce et l'agriculture.

3°. Il n'y a, dans le voisinage du département, aucune de ces villes considérables qui, par leur population  et leur grande consommation, encouragent à la reproduction des denrées dont elles procurent le débouché.

Ce n'est qu'en ouvrant des routes, et par une navigation bien établie, qu'on pourra obtenir les débouchés qui manquent au département de la Vienne, qui mettraient les biens en valeur, et le génie des hahitants en activité.


NAVIGATION

Telle est la position du département de la Vienne, éloigné de tous les lieux de grande consommation, qu'il ne peut être vivifié que par des communications multipliées avec les départements voisins, et par une
navigation bien établie, qui animerait l'agriculture, et faciliterait la circulation des grains et des denrées, encouragerait l'industrie en ouvrant à ses productions des débouchés avantageux, et appellerait
le commercé en lui offrant des transports moins dispendieux.

La facilité des communications et des transports mettrait l'intérêt en activité, et ne contribuerait pas peu, sans doute, à faire cesser cette inertie habituelle qui caractérise les habitants de ce département.
Il est en effet peu de pays dans la République, qui soient plus reculés pour l'industrie, l'activité, l'instruction, et même pour la civilisation, que plusieurs cantons du département de la Vienne, et qui ait en
conséquence plus de besoin des regards vivifiants et paternels du gouvernement.


Le département de la Vienne est arrosé par plusieurs rivières.

Les plus considérables sont:

1°. La Vienne, qui prend sa source à Rochechouart, entre dans le département à Availles, le traverse du sud au nord, passe à l'île Jourdain, Chauvigny, Châtellerault, les Ormes, et va se jeter dans la Loire à Candes
et Monsoreau, département de Maine-et-Loire.

2°. Le Clain prend sa source à Yessé, près Confolens, département de la Charente, passe à Vareille-Sommière, Vivone, Poitiers, et tombe dans la Vienne à Cenon, quatre kilomètres au-dessus de Châtellerault.

3°. La Creuse forme la séparation à l'est du département de la Vienne et de celui d'Indre-et-Loire ; elle reçoit la Gartempe à la Roche-Pozay, passe à la Guierche, à la Haye, et va joindre la Vienne au-dessous du port de Piles.

4°. La Gartempe vient du département de la Haute-Vienne, passe à Montmorillon, Saint-Savin, et se réunit à la Creuse à la Roche-Pozay.

5°. La Charente ne parcourt qu'une très petite partie du département du sud à l'ouest ; elle y entre à Chatin, passe à Anois, Savigné, Civray, Saint-Macoux, et continue son cours dans le département de la Charente.

6°. La Dive a sa source à la Grimaudière, passe à Montcontour, Basnueil, et se jette dans le Thoué, au-dessous de Saint-Just, département de Maine-et-Loire.

Indépendamment de ces six rivières, on en compte plusieurs autres moins considérables.

1°. L'Envigne, qui prend sa source aux fontaines Bertrande et Almangeor, à 2 kilomètres 222 mètres de Mirebeau, et qui, après avoir traversé les communes de Doussay, L'Encloitre, Colombiers, tombe dans la Vienne à Châtellerault.

2°. L'Anglin, qui donne son nom à la petite ville d'Angles, où elle se confond avec la Gartempe.

3° L'Auzance passe à Latillé, Migné, et va se joindre au Clain, au village du Grand-Pont.

4°. La Vone prend sa source à Vausseroux, passe à Sauxay, Lusignan, et se réunit au Clain au-dessous de Vivone.

5°. La Boivre prend sa source au village de Benassais, passe à Montreuil-Bonnin, Vouneuil, forme à Poitiers l'étang de Saint-Hilaire, et se joint au Clain sous les murs de l'ancien château.

6°. La Clouère sort d'une fontaine au-dessous d'Availles, passe à Usson, Saint-Secondin, Gençay, et arrive au Clain au-dessous de Vivone.

7°. La Pallu tire sa source d'une fontaine au-dessous de Mirebeau, nommée la Fontaine-aux-Femmes, passe au bourg de Varennes, à Blalay, à Saint-Léger, et se jette dans le Clain à Saint-Cyr.

De toutes ces rivières, la Creuse et la Vienne sont les seules qui soient maintenant navigables.

La navigation de la Creuse remonte depuis son embouchure dans la Vienne jusqu'au port de l'Auvergnère, au-dessous de la Haye ; il serait très-facile, avec quelques travaux, de prolonger cette navigation jusqu'au Blanc.
Il est notoire qu'un particulier partit, il y a quelques années, du Blanc, avec un bateau chargé de verreries, qu'il conduisit par la Creuse, la Vienne et la Loire, jusqu'à Nantes, d'où il revint au Blanc avec le même bateau
chargé d'ardoise : ce fait prouve la facilité d'établir cette communication.

La Vienne est navigable jusqu'à Chitré, à 8 kilomètres 889 mètres au-dessous de Châtellerault ; là se trouve une braie qui barre totalement la rivière, et qu'il faudrait détruire si l'on voulait faire remonter la navigation plus haut.

La Vienne, au-dessous de Châtellerault, à de distance en distance des fonds ou des barres sur lesquels il ne reste que très peu d'eau ;
depuis la fin du printemps jusqu'aux crues d'automne ; les bateaux sont souvent arrêtés par ces obstacles ; que les gens du pays nomment gers ; et les mariniers ne les franchissent, dans les basses eaux, qu'avec beaucoup
de peines et de risques.
Outre le peu d'eau qu'il y a ordinairement à ces gers, il y a de plus une pente rapide qui rend le courant impétueux, cette circonstance ajoute à la difficulté d'y passer les bateaux en remontant, et rend la navigation presque
nulle pendant quelques mois de l'année.

On trouve aussi dans plusieurs endroits des dépôts de cailloux, roulés par les grandes eaux, qui obstruent le lit de la rivière ; ces cailloux paraissent venir de fort loin, puisqu'ils sont presque tous composés de
matières étrangères au pays, telles que du granit et des quartz de diverses couleurs, du porphyre, etc.

Ces difficultés dans la navigation de la Vienne, ont contribué sans doute à la diminution sensible qu'à éprouver le commerce de Châtellerault depuis quelques années ; il serait essentiel d'y remédier, pour rendre au commerce
de cette ville son ancienne activité, et assurer le seul débouché qui reste au département de la vienne.
Le déblaiement des cailloux roulés par les grandes eaux ne peut pas être difficile ; il ne s'agit que d'avoir les fonds nécessaires. Il serait facile aussi d'enlever une partie des gers qui embarrassent le cours de la rivière.
Le gers le plus près du pont de Châtellerault , et plusieurs de ceux qui sont en-dessous, sont sur un lit de pierre tendre et calcaire, d'une formation particulière ; ce sont des feuillets apposés les uns sur les autres, qui se lèvent
par tablettes assez minces : cette sorte de pierre est très aisée à lever, et il serait facile de donner plus de fond à la rivière partout où il s'en trouve.

On s'est occupé depuis longtemps de la navigation de la Vienne au-dessus de Châtellerault : il paraît que, dès l'an 1537, on avait proposé au gouvernement de rendre cette rivière navigable jusqu'à Limoges ;
depuis on a proposé de la joindre à la Corrèze, qui se jette dans la Dordogne : cette jonction, si elle était praticable, serait de la plus haute importance, et procurerait les plus grands avantages, en ce qu'elle ouvrirait
une communication entre Bordeaux et Paris par la Dordogne, la Vienne, la Loire, et le canal d'Orléans ou celui de Briare, et entre tous les départements traversés par la Loire, la Dordogne, la Vienne, et par le canal du Midi.

Mais le lit de la Vienne est si hérissé de rochers au-dessus de Bonneuil-Matours, et principalement au-dessus de Chauvigny, qu'on éprouverait les plus grandes difficultés pour la rendre navigable ou même flottable dans cette partie ;
et on regarde ce projet comme inexécutable ou au moins est-il certain que son exécution entraînerait des dépenses énormes qui ne seraient pas compensées par les avantages que procurerait la jonction proposée.

Le débouché naturel de la navigation de la Vienne est dans la navigation du Clain : c'est en rendant le Clain navigable, qu'on peut continuer la navigation de la Vienne, et en tirer tous les avantages dont elle est susceptible.
La navigation du Clain est d'une exécution beaucoup plus facile et plus sûre : il a été présenté à cet égard, en différent temps, plusieurs projets au gouvernement. Celui qui paraît offrir plus d'avantage et moins de difficulté,
est de rendre le Clain navigable jusqu'à Sommières, et de le joindre ensuite à la Charente, par un canal de Sommières à Civray.

Il est certain qu'en 1600, le Clain était navigable jusqu'à Poitiers. On voit encore les Ruines des écluses qui avaient été construites, et cette navigation peut être facilement rétablie.

Les plans et devis des travaux à faire ont été dressés par les ingénieurs, et soumis en différents temps au gouvernement ; mais quelques particuliers puissants, qui craignaient de voir leurs
intérêts lésés, se sont toujours opposés à ce que cette navigation fût rétablie.
Les habitants de Châtellerault y ont aussi apporté des obstacles par un intérêt mal entendu, et peut-être aussi par une suite de la rivalité qui existe depuis longtemps entre Châtellerault et Poitiers ;
cependant, en 1793, le gouvernement, touché des représentations de la ville de Poitiers, et frappé des avantages qui devaient en résulter, ordonna la reprise des travaux nécessaires à la navigation du
Clain, et fit une partie des fonds : en conséquence, des travaux furent entrepris ; on commença à construire une écluse au moulin de l'Essart ;
mais, dans ces temps orageux, l'intérêt particulier, lié avec des rivalités d'opinions politiques, suscita de nouveaux obstacles. La mésintelligence se mit entre l'ingénieur et les entrepreneurs ; l'ouvrage commencé
fut jugé mauvais, et on l'abandonna.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas moins incontestable que le projet de rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, est d'une exécution facile ; les nivellements et autres travaux
préparatoires, faits en différents temps, constatent également la possibilité de faire remonter cette navigation jusqu'à Sommières, et de construire un canal de Sommières à la Charente.
La possibilité de rendre la Charente navigable jusqu'au-dessus de Civray n'est pas un problème ; elle est reconnue depuis longtemps. Le projet en a été adopté par un arrêt du conseil d'état, il y a environ vingt ans.
Les travaux nécessaires pour perfectionner le canal d'Angoulême à Civray, furent adjugés pour 150,000 livres ; ils Ont été commencés, abandonnés et repris à plusieurs fois : on était parvenu jusqu'à Mansle : le défaut de
fonds les a fait abandonner. Il y aurait peu de dépenses à faire pour porter cette entreprise à sa perfection.

La navigation de la Charente, jointe à celle du Clain par un canal de Civray à Sommières, procurerait les plus grands avantages ; elle établirait une communication sûre, en temps de guerre, de Rochefort à la Loire, et
conséquemment à Paris, par la Charente, le Clain et la Vienne : Bordeaux pourrait même profiter de cette communication.
Les bâtiments n'auraient de risques à courir que depuis l'embouchure de la rivière de Bordeaux jusqu'au pertuis de Maumusson ;
il serait même très facile d'éviter ces dangers, en ouvrant un canal de communication de la Gironde à la Seudre.
Ce canal aurait peu de longueur, dans un terrain marécageux et uni ; les bâtiments sortant de Bordeaux entreraient par ce canal dans la Seudre, et passeraient ensuite entre l'île d'Oléron et la Grande-Terre, pour gagner
l'embouchure de la Charente ; ils éviteraient par-là, et l'embouchure de la Gironde, et les dangers du pertuis de Maumusson, et seraient absolument à l'abri des corsaires ennemis.

En supposant même qu'il n'y eût pas de possibilité de faire communiquer le Clain à la Charente par Vivone, Sommières et Civray, il y aurait toujours les plus grands avantages à le rendre navigable de Châtellerault à Poitiers ;
car alors toutes les marchandises de Bordeaux, les denrées et les eaux-de-vie du département de la Charente, qu'on est obligé aujourd'hui de transporter par terre jusqu'à Châtellerault, remonteraient la Charente jusqu'à Civray,
et il n'y aurait que dix lieues de transport par terre pour les conduire à Poitiers, où on les embarquerait sur le Clain, et de là sur la Vienne et la Loire ; il ne s'agirait que de construire une grande route de Poitiers à Civray ;
elle est déjà faite jusqu'à Sommières, c'est-à-dire, dans plus de la moitié du chemin, et il ne resterait à faire que l'embranchement de Sommières à Civray.

Au surplus, la seule chose qui pût empêcher d'ouvrir une communication entre le Clain et la Charente, serait la crainte de ne pas trouver une quantité d'eau suffisante pour la navigation, parce qu'on ne peut pas en tirer de
la Charente, sans s'exposer à nuire au port de Rochefort : mais si l'on reconnaît, comme tout porte à le croire, l'impossibilité de rendre la Vienne navigable, et même flottable au-dessus de Chauvigny, il n'y aura alors aucun
inconvénient à tirer un filet d'eau de la Vienne, au-dessous de Chabanais, pour le conduire, soit dans la Charente, et de là dans le Clain, soit directement aux sources du Clain même, et augmenter convenablement son volume d'eau.
Les nivellements faits prouvent la possibilité de cette saignée ; rien ne s'opposerait plus à la navigation du Clain, et à sa communication avec la Charente. Alors on pourrait entreprendre avec succès le projet proposé depuis
si longtemps, et si souvent repris et abandonné, de joindre le Clain à la Sèvre-Niortaise, et au canal de Niort à la Rochelle, par la Vone et les étangs des Châtelliers, en prenant le point de départ à Vivone : ainsi s'établirait
un cercle très important de communications qui ranimerait le commerce, et ramènerait l'abondance et la fertilité dans des campagnes aujourd'hui désertes et stériles.

Il est bon d'observer ici que le projet que l'on propose ne nuirait pas au projet de jonction de la Vienne à la Dordogne par la Corrèze, s'il était jugé praticable ; il ne nuirait pas non plus à la navigation de la Vienne,
au-dessous de Châtellerault.

Il a été reconnu que la Dive pouvait facilement être rendue navigable, depuis Montcontour jusqu'à son embouchure dans le Thoué. Cette rivière forme de vastes marais, qu'elle couvre de ses eaux une grande partie de l'année ;
ce qui occasionne souvent, dans l'automne, des maladies contagieuses qui enlèvent beaucoup d'habitants.
La mise à exécution du plan de navigation de la Dive, procurerait le dessèchement de six mille hectares d'un terrain excellent, et qui ne demande que d'être retiré de dessous les eaux pour produire des grains de toute espèce,
des lins, des chanvres, et même de la garance, qui y croît déjà naturellement.

Ces avantages avaient été si bien tentés par les riverains, que la ci-devant abbesse de Fontevrault, les seigneurs de Villeroi, Bué et autres, par acte des 5 juin 1751, 6 mai 1753, et 6 avril 1755, avaient abandonné
au citoyen Aubrion et compagnie, les deux tiers du terrain qui leur appartenait dans toute l'étendue de ces marais, avec la jouissance du surplus pendant cinq ans, à la seule charge de faire le canal projeté pour effectuer
la navigation de la Dive, et le dessèchement des marais y adjacents. On a fait en conséquence, en différents temps, des travaux préparatoires ; on a levé un plan exact du cours de l'eau et de son nivellement, afin de régler la pente
à donner au canal destiné à son écoulement. Tous ces travaux ont prouvé la possibilité et même la facilité de l'exécution de ce projet ; mais l'ouvrage commencé a été abandonné depuis plusieurs années, à défaut de fonds.

La navigation de la Dive procurerait le débouché des denrées de plus de cinquante communes, dont quelques-unes, telles que Loudun, Monts, Airvault, Mirebeau, etc.,
abondent en blés, vins, noix, laines, et autres productions dont le transport, dans l'état actuel, est presque impossible pendant plusieurs mois de l'année, à défaut de grandes
routes dans cette-partie.

La rivière de la Pallu forme aussi, au-dessous de Blalais, des marais très-étendus, que l'on rendrait à l'agriculture en ouvrant un canal qui se déchargerait dans le Clain à Saint-Cyr, où la Pallu a son embouchure.
Ce canal établirait dans cette partie un débouché avantageux aux denrées des cantons de Mirebeau, Neuville, Blalais, Vendeuvre et Saint-Léger.



GRANDES ROUTES

Première classe.

La première et la plus intéressante est la route de Paris en Espagne, passant par Orléans, Tours, Poitiers, Bordeaux, etc.
Son titre seul annonce assez son importance, puisqu'elle traverse les principales villes de la République :
   sa longueur, dans le département, est de 10 myriamètres 6 kilomètres 622 mètres. ,

La seconde est la route de Poitiers à la Rochelle, qui s'embranche sur celle d'Espagne, un peu au-dessus de Croutelle ; cette route est d'une très-grande importance pour la communication directe aux villes de Niort, la Rochelle et Rochefort,
et particulièrement pour le transport des eaux-de-vie qui se fabriquent dans les départements de la Charente et de la Charente-Inférieure : sa longueur, dans le département de la Vienne, est de 2 myriamètres 7 kilomètres 700 mètres.

La troisième est celle de Poitiers à Bordeaux, dite des Charrois, qui s'embranche à Lusignan sur celle d'Espagne :
elle est de la plus grande utilité pour le commerce avec Bordeaux ; elle est très fréquentée par les rouliers, qui la préfèrent à celle d'Espagne, pour éviter les sables qu'on trouve sur celle-ci en deçà de Bordeaux.

La mauvaise qualité des matériaux, la disposition des pentes, et l'énormité du roulage, rendent l'entretien de ces routes très dispendieux ; elles exigent des réparations continuelles. La partie qui est au midi de Poitiers,
est plus facile à entretenir, parce que les matériaux sont de meilleure qualité.

Seconde classe.

La route de Poitiers à Nantes, par Ayron et Parthenay, traverse un pays fertile en grains et en fourrages, et établit des communications importantes. L'assemblée provinciale, établie en 1788, en avait tellement senti
l'urgence et la nécessité, qu'elle avait arrêté que ce serait le premier objet dont elle s'occuperait. Sa longueur, dans le département de la Vienne, est de 2 myriamètres 7 kilomètres 859 mètres.

Cette route est ouverte depuis longtemps jusqu'à Parthenay ; elle n'a été faite qu'en parties séparées par des intervalles en terrain naturel ; elle débouchera la Gâtine et le Boccage, pays précieux, qui sont absolument
sans communications.
La route de Poitiers à Saumur, par Mirebeau et Loudun, traverse un pays très fertile ; elle est de la plus grande utilité pour le transport des grains et des vins des départements de la Vienne et de Maine-et-Loire.
Sa longueur, dans le département de la Vienne, est de 7 myriamètres 688 mètres : elle est presque entièrement faite.


La route de Poitiers à Limoges, par Gençay et Confolens, est faite sur d'assez grandes longueurs ; elle est de la plus grande importance pour le commerce entre les départements de la Haute-Vienne, de la Charente et de la Vienne ;
elle est la plus avancée des routes qui communiquent de Poitiers à Limoges, et présente le moins de dépenses à faire pour être mise à perfection, et il serait bien à désirer qu'on pût s'occuper de sa continuation.
Sa longueur, dans le département de la Vienne , est de 5 myriamètres 6 kilomètres 504 mètres.

La route de Poitiers à Bourges, par Chauvigny, Saint-Savin, etc., est la seule communication entre le département de la Vienne et celui de l'Indre ; elle traverse plusieurs villes intéressantes, telles que le Blanc,
Châteauroux, Issoudun : sa longueur, dans le département de la Vienne, est de 4 myriamètres 3 kilomètres et 3 mètres.
Cette route n'est qu'en projet ; il n'y en a eu que de très petites parties de faites.

Il serait intéressant de faire un embranchement de Chauvigny à Montmorillon, pour établir une communication de Poitiers à cette dernière ville, qui est un chef-lieu
d'arrondissement avec lequel la correspondance est fort difficile, et qui n'a absolument aucuns débouchés. Cette route pourrait même conduire à Limoges par Montmorillon et le
Dorât ; le projet en a été adopté ; mais il n'a pas eu de suite, et la route est presque entièrement en terrain naturel : sa longueur, dans le département de la Vienne, serait de 3 myriamètres 7 kilomètres 993 mètres.

La route de Poitiers à Limoges, par Fleuré, l'Homaizé, Lussac, Bellac, etc., est la plus directe, sa longueur, dans le département de la Vienne, est de 5 myriamètres 8 kilomètres 452 mètres :
elle a été entièrement tracée, et les fossés ont été ouverts dans presque toute sa longueur. Il a été construit quelques chaussées d'empierrement ; le reste est en terrain naturel.
Elle a été abandonnée depuis longtemps.

Troisième classe :

Route de Châtellerault à Richelieu.

Cette route sert à établir une communication directe entre Châtellerault, Richelieu, Chinon, elle parcourt des cantons fertiles qui manquaient absolument de débouchés : sa longueur, dans le département de la Vienne, est
de 1 myriamètre 7 kilomètres 329 mètres ; il n'y a que très peu de parties faites.
Communication de Gençay à Civray par la Ferrière, etc. Cette route est la seule communication de Poitiers à Civray, qui est chef-lieu d'arrondissement, avec lequel la correspondance est fort difficile,
les chemins étant impraticables l'hiver : cet arrondissement n'a d'ailleurs aucun autre débouché.
Cette communication deviendra bien plus importante encore lorsque la navigation de la Charente sera établie jusqu'à Civray, comme il y a lieu de l'espérer. Sa longueur, dans le département de la Vienne, est de
3 myriamètres 5 kilomètres 601 mètres : la route est faite jusqu'à Sommières.

Fait par nous, Préfet du département de la Vienne, à Poitiers, le 29 nivôse an 9 de la République française.

              COCHON.



Charles Cochon de Lapparent (1750-1825)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Cochon_de_Lapparent
Le 11 ventôse an VIII, le premier Consul le nomme 1er préfet de la Vienne. Charles Cochon de Lapparent rédige en 1802 la Description générale du département de la Vienne.

Une biographie datant de 1843 :
Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k51648w/f513.image.r=.langFR


Il est l'aïeul de Hubert de Lapparent :
http://cinelover.canalblog.com/archives/2012/01/04/index.html



A cette époque, le climat politique est très agité dans le Vienne :
Claude-Marie Bonnefont, commissaire du Directoire dans le département de la Vienne
-  Jean-Marie Augustin

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_2002_…

Charles Cochon de Lapparent en tant que ministre de la police et son influence sur la presse :
Sur quelques journaux fructidoriens (septembre-octobre 1797) - Jean-René Suratteau
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1985_…



Dans le département voisin, les Deux-Sèvres, c'est Etienne Dupin qui a fait le même travail, mais on a deux ouvrages, un ouvrage identique à l'ouvrage de la vienne et un ouvrage plus détaillé.
Mémoire Statistique du département des Deux-Sèvres, par Etienne Dupin, Préfet

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k85132q/f37
Le canton d'Airvault, on parle de la Dive en cours de travaux de canalisation à l'époque, et du chanvre.

Ici en détail par communes, dont par exemple Marnes, village au bord de la Dive.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k84908t/f38
_________________
il n'y a pas des hiérarchies il n'y a que des differences


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