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Loudun par GUY JOUANNEAUX en 1904

 
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pictavius
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MessagePosté le: Ven 25 Jan - 19:40 (2013)    Sujet du message: Loudun par GUY JOUANNEAUX en 1904 Répondre en citant

Loudun, par GUY JOUANNEAUX, avec 14 photographies
 




L'article est dans la revue : Le Mois littéraire et pittoresque
Loudun, par GUY JOUANNEAUX, avec 14 photographies, page 730 - 1904

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5807611z/f734.tableDesMatieres





 


LOUDUN
 



Une vilaine ville ?
Non. Une vieille petite ville de l'ancien Saumurois — vous savez bien, un des sept petits gouvernements militaires avant 1789, — ville très à plaindre, victime des conditions d'existence que lui a faites le régime de la vie moderne. Avec sa coutume, ses usages, ses traditions, Loudun a perdu son costume, cette robe de remparts tuyautée de tours, comme le cotillon à gros plis de ses bonnes femmes, et sa coiffure crénelée, le beau château blanc épinglé de clochetons. Il ne reste sur sa tête ravagée que le donjon haut et carré comme le « cayon » de ses vieilles sans-dents ; elle le porte gaillardement et de très loin le montre au voyageur, ainsi que la flèche de l'église Saint-Pierre, lisse et toute grise, longue aiguille à tricoter.

Au temps des diligences, « la ville blanche aux longs guérets », ainsi qu'on la surnommait, s'embellissait des promesses d'une gîtée plantureuse. Le Loudunais regagnant son logis, le commis-voyageur impatient de l'auberge en renom, tous les deux comprimés entre des parois étroites et vibrantes, redoublaient de patience ou d'imprécations pour supporter le tourment de la dernière lieue, la plus longue des treize qu'on faisait en sept heures si l'on venait par exemple de Poitiers, la grand'ville. Le tintamarre des vitres triplait quand les chevaux fourbus abordaient la passe sonore des faubourgs. Loudun, ville fermée, opposait à l'ennemi son avant-garde :
Lazare, Nicolas, le Martray, Porte-Chinon, — quatre gaillards peu rébarbatifs, — murs de moellons, maisons basses, mais qui, dos à dos, se tenant par-dessous le bras, enserraient la ville, dont l'état-civil avant la Révolution était plutôt compliqué.
Le même jour pouvaient arriver simultanément : à la porte Saint-Lazare, l'évêque de Poitiers, en tournée pastorale ; au portail Saint-Nicolas, le gouverneur de Saumur, affaires militaires ; à la Porte-Chinon, le cortège de M. l'intendant de Touraine.

Et vous, aimable lecteur du Mois, vous qui voyagez en « rapide », voire même en « auto », et qui aimez le pittoresque, n'entrez pas à Loudun par l'avenue de la Gare, vous seriez tenté de rebrousser chemin.
Arrêtez-vous au Pont-de-Pierre, dans l'humble vallée du Martiel, montez à pied la rue du Gavouët, vous voici devant la porte du Martray. N'ont-elles Pas toujours bonne mine les deux tours jumelles, bien qu'elles aient couru jadis le sort déplorable des remparts d'Avignon ? On voulait les jeter bas. En suivant de l'oeil la rue qui part sous la voûte étroite, vous apercevez l'église de Saint-Hilaire-du-Martray : nous y viendrons.

Prenons, à notre gauche, le boulevard à quatre rangs d'arbres : il compose, au gré des saisons, une monture de verts et d'ors changeants qui avantage les vieilles pierres des remparts encore debout par endroits. Pour l'établir on a comblé les douves sèches ou pleines d'eau croupie, abattu les murs et planté. Le quart de cercle qui du Martray s'arrondit au Portail-Chaussée fut ironiquement appelé, lors de son tracé : « Promenade des Bâtons. » C'était à l'époque des manches à gigot et des coiffures à hautes coques. Dédaigneux, les « Bâtons » ont pris et poussé aussi droits, aussi vigoureux, sinon moins vite, que bâtons de saintes légendes et prodiguent une ombre épaisse aux descendants de leurs détracteurs.


 



 



Voici le Portail-Chaussée, où aboutit de la gare l'avenue que nous avons dédaignée.
C'était l'une des six portes de la ville; ses piliers carrés ont disparu par arrêté municipal. Il y a quelque trente-cinq ans, toutes les barrières à claire-voie se fermaient rigoureusement à 10 ou II heures, sauf un « portillon » réservé au passage des piétons. Force était donc aux conducteurs, rouliers ou valets, de réveiller le gardien. Il sortait de sa loge, lanterne en main, dénouait la chaîne qui liait les deux vantaux, aussitôt rejoints sur l'arrière de la charrette ou de la voiture dont les roues tressautaient sur les pavés pointus comme roues dentelées d'horloge.  Pauvres pavés, qui ressemblaient à des carapaces de tortues, à des haches celtiques, galets roulés par les déluges et qui luisaient

sous la pluie. Pavés célèbres à l'égal du saucisson de Lyon ou des biscuits de Reims, on vous a extraits de vos alvéoles, broyés, triturés avec de la terre pour composer un macadam qui se délaye ou se pulvérise sous le pied du passant.
Continuons de faire le tour de l'antique Lugdunum, campée sur sa butte, où, sans doute, le dieu Lug, ami des hauteurs, fut adoré sous l'image d'un pieu fiché droit en terre. Des jardins bordent la chaussée, dessinés sur l'emplacement des douves qui faisaient à la robe de pierres une garniture d'eau dormante semée de « cannetille ». A genoux dans leur boîte à laver, les ménagères trempaient sans répugnance leur linge dans ces mares fréquentées par les canards du quartier, et les chevaux, descendus par la pente pavée des abreuvoirs, flairaient les draps à demi submergés. Quand battait « la générale » on courait à la douve amorcer la chaîne.

Dans ces larges fossés, les remparts verdissaient du pied : honnêtes et solides murailles, plutôt semblables à des murs d'espalier destinés à protéger de la maraude la fertilité tranquille des jardins, dépendances parfois très étendues des beaux hôtels, dont le promeneur aperçoit, à travers tilleuls et charmilles bien taillés, les toitures d'ardoises ou de tuiles.

Marchons toujours, sous la garde des marronniers et des ormeaux alternés, debout sur deux rangs. A la tombée des fleurs roses et blanches, à la chute des feuilles rousses, la route se trouve jonchée pour que la procession du Souvenir passe. Le
Souvenir! On ne peut guère sortir et promener autre chose autour des villes mortes !

Le boulevard s'infléchit en descendant vers la cinquième porte, dite du Pasquin.

Entendez ces rires. Quelque farce de goût rabelaisien ? Pire, vous dis-je. Un beau matin d'antan le bruit court que dans la douve du Pasquin on vient de trouver une baleine. Nos bons Loudunais d'accourir et de s'esclaffer devant un âne crevé flottant sur l'eau bourbeuse.

Nous voici revenus à notre point de départ. Le boulevard contourne un véritable escarpement revêtu d'herbes folles, crête de murailles qui font parapet. Puis apparaît un fouillis de masures, un éboulis de murs, un jeu de jardinets découpés sur la pente et d'où émergent l'amandier et le noisetier, le tout entassé pêle-mêle auprès des vieilles tours du Martray, elles-mêmes si décrépites. Qu'on ne songe plus à déplorer ce laisser-aller des choses : on le trouve charmant. Cet écroulement de pierres jadis blanches a si bien été battu par le vent d'Ouest, mouillé par les pluies, passé et repassé à la flamme du soleil qu'il garde une teinte grise de pain bis, de ce bon pain bis à croûte enfarinée aujourd'hui délaissé et qu'on fabriquait avec le blé de la campagne voisine, si voisine que les épis courbés par la brise effleuraient presque les remparts.

La vie communale n'a pas à Loudun, comme dans certaines provinces du Nord ou du Midi, laissé de pages mémorables, non plus qu'une de ces « maisons communes » travaillées et ciselées, véritables châsses qui renferment les reliques d'un passé glorieux et tutélaire. Les rouages administratifs fonctionnent dans un lourd bâtiment rectiligne qui abrite la mairie, le tribunal, la justice de paix, le greffe. Solidité et laideur. Il a suffi de l'équerre et du fil à plomb pour maçonner cette manutention, où se fabriquent, suivant l'étage, mariages, arrêts, jugements, élections de toute nature. Nul besoin d'imagination pour aménager l'intérieur clair et convenablement aéré de ce magasin aux accessoires connus : les balances et le glaive, l'urne, l'écharpe, la toge, la barre y compris la paille humide, dans un bâtiment annexe.


 

Est-ce à dire que les motifs d'inspiration manquaient ? Les maisons du xvie et du xviie siècles, qui se montrent aux abords mêmes du palais, étaient prêtes à laisser copier leurs façades vieillottes et charmantes, leurs combles entamés par les lucarnes ; mais il fallait sans doute que le promeneur du jour et l'archéologue des temps futurs ne se pussent méprendre et s'écriassent, en voyant cette double rangée de fenêtres taillées à l'emporte-pièce, ce toit sans grâce et son fronton triangulaire : « Tremblez, mortels, c'est ici le temple de l'Administration ! » Le soubassement du palais est en partie heureusement caché par les frondaisons vigoureuses d'un jardin planté de lauriers et de fusains qui entourent la statue de Théophraste Renaudot.
Oui, dans une maison sans apparence, sise à l'angle de deux rues et que désigne au passant une plaque vulgaire, naquit en 1586 Théophraste Renaudot, le père de la Presse. La fille a fait son chemin. Oui, au long de cette rue étroite et raide comme un sentier de vignes des alentours, le petit Théo, futur médecin, coeur compatissant, destiné à fonder une puissance formidable, a « galopiné », partagé ses « beurrées » avec ses camarades, colporté les nouvelles du quartier aux quatre coins des faubourgs.
On peut conclure de son prénom à la grecque que la renaissance des lettres florissait à Loudun. L'homme illustre de la cité, le grand Sainte-Marthe, son maire et son sauveur, n'avait-il pas lui-même, quelques années auparavant, troqué son nom de Gaucher, un brave nom bien français, pour celui de Sccevola, autrement retentissant et romain, dont l'usage fit Scévole ?



 

Près de moi passe un crieur de journaux. Le compte rendu de la Chambre, le cours de la Bourse, le dernier discours d'un empereur, le scandale d'hier, l'expulsion de demain, les mondanités tout cela je l'apprends pour un sou, à la porte de cette banale maison des père et mère Renaudot, à qui les plus graves  nouvelles du royaume n'arrivaient que huit jours après être parties de Paris, et accoutrées !

Ces feuilles simples ou doubles, voire quadruples, feuilles ennuyeuses ou légères, utiles et mensongères, sont les innombrables sœurs de cette « Gazette de France, fondée en 1631 », et dont vous chercheriez en vain un numéro dans les cafés et les cercles de Loudun.

Gazietta ! Le joli nom italien! En le choisissant, Renaudot avait sacrifié à la mode qui régnait avec les Médicis. Gazzetta ! Une petite Italienne délurée, les yeux brillants, qui trotte par le monde et de son bavardage l'amuse.
Mais le bon Renaudot pensa qu'il avait mieux à faire que de renseigner ses contemporains et de leur conter des vétilles : pour aider les besoigneux il fonda un bureau d'adresses devenu le mont-de-piété, dont ici même, au Mois, on vous a doctement rapporté l'origine et la fortune (1). Loudun n'a pas été ingrate pour son homme célèbre, et je me sens pris de sympathie pour cette petite ville en pantoufles, dont l'histoire s'est retirée à mesure que l'univers retentissait des succès prodigieux de la presse, des fredaines de Gazzetta la babillarde, née dans une des maisons les plus modestes de la rue Centrale. Sont-elles donc inhabitées ? Quel silence, quel assoupissement en dehors des jours de marché et de la sortie des offices ! Est-ce donc ici la ville des Belles au logis dormant ? Il serait peu civil de supposer que la beauté a pris le même chemin que l'histoire.

(1) Mois de mars 1902; article de M. AUGUSTE HARMAN, avec 15 illustrations de Riou DE LAGESSE.



 


On raconte qu'avant la première apparition de la locomotive au bout du Clos-Salé, où s'élève la gare, Loudun, réputée fine gourmande et causeuse aimable, jouissait d'un renom de galanterie chevaleresque qui passait la Loire et même la Garonne. Les princes charmants prodiguaient les bons mots, chantaient la sérénade sous les fenêtres abritée de toits qui débordent un peu bien à l'espagnole. Le diable, qui ne perdait rien à la musique et aux petits vers, avait déclaré que Loudun était parmi ses bonnes métairies : parole de roussi, sujette à caution, dite qu'elle fut au cours du procès d'Urbain Grandier.

Aussi bien ne puis-je me dispenser de dire un mot de ce triste curé à histoires, de qui la fin, pénible il est vrai, mais conforme à la justice séculière de son temps, a fait couler plus d'encre qu'il n'en eût fallu répandre pour éteindre son bûcher. Les passions humaines les plus vilaines ! — et Dieu sait s'il en est de vilaines — eurent beau jeu dans cette affaire compliquée d'accusations de sorcellerie et qui n'a jamais été tirée au clair. Quant aux catholiques de l'heure présente, pour eux, c'est un régal de haut goût de voir les libres penseurs en dévotion réglée avec Urbain Grandier ; ils l'égaleront bientôt dans leur ferveur à Giordano Bruno et à Étienne Dolet : le joli triptyque ! Les panégyristes d'Urbain Grandier ne doivent pas omettre, pour être compris et appréciés des masses, que le 18 août 1634 fut jour de liesse et de recette fructueuse. On se rua à l'exécution, comme s'il se fût agi de l'assemblée locale du Pasquin ou de la Saint-Jean, comme on accourrait demain des trois cantons voisins de Loudun, chapeau sur l'oreille et fleur au corsage, si l'on guillotinait sur la même place Sainte-Croix, - qui a perdu en partie ses arcades, le président du tribunal, le député et l'archiprêtre.

Cette cause embrouillée a plus fait pour conserver à Loudun une ombre de célébrité que les événements de notre histoire nationale, événements dont la ville d'Urbain Grandier, comme on l'appelle trop souvent, peut revendiquer sa part minime et toutefois glorieuse. Mais l'histoire, je le répète, l'a, depuis le XVIIe siècle, abandonnée, portant ailleurs son fracas et ses embarras. Seule la fumée est demeurée de ces fagots que le bourreau alluma au coin de l'église collégiale de Sainte-Croix, transformée de nos jours en marché couvert. Puis le roman a passé par Loudun, galopant avec Cinq-Mars, et plus d'un lecteur, qui s'est délecté de la prose d'Alfred de Vigny, a conclu, les larmes aux yeux, que le supplicié en soutane et le petit marquis d'Effiat étaient d'innocentes victimes et Richelieu un profond scélérat. On relira toujours avec plaisir l'arrivée de Cinq-Mars à Loudun, mais le prendre pour guide serait imprudent : je crois bien que jamais « les genouillères de ses bottes ne touchèrent aux deux murs » de la ruelle du Lyon d'or : en 1634, ses quatorze ans vermeils faisaient la joie de sa mère sous le ciel voisin, en Touraine.
Allons voir les vieilles maisons.







On dirait que les plus anciennes furent bâties la même année, une année excellente pour les maîtres-maçons. Elles seraient sorties de terre lors de cette période fortunée et trop courte entre les « voyages d'Italie » et les guerres de religion. Les champs d'alentour, bien cultivés, rendaient avec usure à leurs heureux propriétaires, qui, bourgeois de sang et de moeurs, se payaient un logis neuf, distribué aussi sommairement que celui hérité des ancêtres, mais habillé à la dernière mode. C'était une Renaissance locale, dont les caractères principaux se répètent d'une fenêtre à l'autre : grandes fenêtres carrées, où la croix persiste à s'inscrire, au cadre enjolivé de cannelures, losanges et mascarons ; lucarnes souples ou géminées qui entaillent une toiture avançante, grande donneuse d'ombre, solidement appuyée sur des corbelets régulièrement espacés et taillés.
 


 
 

 


Voici une œuvre du XIIE siècle.

Par les vantaux béants d'un portail arrondi, surmonté d'un fronton triangulaire, on aperçoit au fond d'une vaste cour fleurie un bel hôtel Louis XIII, bâti en retour d'équerre. Dans l'angle, un haut pavillon carré, au comble à quatre pans et coupé d'une lucarne à baies doubles ; gravé sur le frontispice, un cygne voguant et, dessous, cette devise : « Esse, non videri. Etre et ne pas paraître. »

Devise typique de cette bourgeoisie aisée et probe qui s'habillait solidement et pratiquait avec la morale le placement du bas de laine. Elle vivait grassement de revenus domaniaux et tenait le haut du pavé dans une ville où les ruisseaux coulaient
au milieu delà rue. On était du bailliage, on détenait les clés du grenier à sel — la maison et la rue existent encore, — surtout on était conseiller du roi, ce qui sonnait beaucoup et signifiait moins. On était de « la société » : les famillesqui avaient
leur état-civil à la sacristie et leur tombe sous l'égout du toit paroissial, composaient par la parenté, les usages, la manière de voir et de se prononcer, une sorte d'association qui contribuait à étendre au loin la réputation de la ville. Sans chercher à paraître plus qu'on était de par la naissance ou l'argent, on s'appliquait à faire bonne figure dans la maison que les ancêtres avaient bâtie et embellie. Toutes ces maisons, cousines de style, qu'elles montrent pignon sur rue ou se tiennent, pleines de réserve, au fond d'une cour, toutes portent à leurs chambranles, à leurs cadres les mêmes moulures, à leurs lucarnes les mêmes rinceaux, comme les maîtresses mortes de céans portaient les mêmes robes plissées, les mêmes guimpes de mousseline ; toutes ces constructions loudunaises respirent la même grâce un peu pincée, la même honnêteté sur les lignes simples de leurs façades renfoncées sous la toiture, comme sous la cape noire galonnée de velours se retire le visage des femmes de la campagne environnante.

Le maçon pouvait impunément tailler, ravaler, fouiller la pierre, en tirer des aunes de ruban, la découper, l'épanouir, la friser : tuffeau d'extraction facile, à portée de sa main, puisque la ville est bâtie sur carrières, mais de nature gélive et qui se casse, s'effrite, au grand dommage — pour citer un exemple — du joli portail Renaissance par lequel on accède dans Saint-Pierre du Marché, la principale église.

Trois nefs. Celle du milieu a perdu sa voûte en bardeaux, l'arc triomphal, le grand Christ pendu par des chaînes, tradition liturgique du moyen âge. Le chevet, droit et aveugle, est garni d'une guérite dorée où veille une énorme statue du Sacré Cœur. Superbe autel moderne, de ceux qui ne supportent aucune décoration et qui sont aussi beaux, aussi reluisants le Vendredi-Saint que le jour de Pâques. Dans la chapelle Saint-Louis fut enterré Scévole de Sainte-Marthe.

Le « Tout-Loudun », j'imagine, assista aux funérailles de cet homme de savoir et d'énergie qui, par son autorité et son éloquence, lui épargna les pires ennuis.

C'était en octobre 1587: le duc de Joyeuse menait campagne contre les Huguenots. Il passe devant Loudun et demande d'entrer. Or, la faction huguenote dominait ; elle refuse d'obtempérer.
Le délicieux beau-frère d'Henri III se hérisse sur sa fraise et prépare l'assaut. Quel émoi ! On dépêche vers Sainte-Marthe, qui, à trois lieues de là en tirant sur Fontevrault, faisait des vers latins et de la petite culture dans son castel de Champ-d'Oiseau. On l'objurgue, on le ramène, et ses périodes, ses citations antiques désarment le « mignon » féru de grec, qui rabattit la plume de son toquet et prit par Mirebeau, pour atteindre enfin Henri de Navarre à Coutras, où, d'un coup de pistolet huguenot, sa petite cervelle sauta.

Les Loudunais proclamèrent leur Cicéron Père de la patrie : sans rire ! Ils gardaient le souvenir cuisant des exactions commises vingt ans auparavant par les protestants, et, dans ces temps troublés qui succédaient au calme dont ils avaient joui depuis, en cet octobre qui mûrissait à point les raisins, ils se demandaient s'ils pourraient vendanger tranquillement et si les troupes de Joyeuse seraient plus raisonnables que les bandes calvinistes. L'inscription qu'on lit encore sur un pilier de Saint-Hilaire du Martray — alors chapelle des Carmes — perpétue la mémoire du passage de Coligny. Il fut « évangélique » au possible : pillage, meurtres, incendie.



 

La grande chapelle des Carmes, affectée au service paroissial en 1804, a, comme l'église Saint-Pierre, échangé sa voûte de bois contre une voûte de briques imitant la pierre. Tout de même, les architectes qui, au temps passé, posaient sur les murs gouttereaux ces carènes renversées, peintes de couleurs claires ou vernissées à la mode anglaise, s'affirmaient gens de raison et de goût. Nos restaurateurs contemporains font du feu avec ces charpentes apparentes et lambrissées, au
lieu de les lessiver et de les repeindre : ils sont de l'école du trompe-l’œil. Dieu leur pardonne ! Mais le visiteur circonspect qui, à l'extérieur, n'a pas vu de contreforts destinés à bouter la poussée des voûtes sous lesquelles il se promène, s'écrie :
— Ou bien tout va me tomber sur la tête, ou c'est pure contrefaçon ; sortons !




 

Qu'il ne sorte pas sans aller dévotement s'agenouiller devant la Vierge de la chapelle latérale. Elle lui sourit si doucement, en serrant son fils enveloppé d'un voile de tulle !
A qui donc attribuer cette œuvre charmante ? L'auteur — Nicolas Froment, hasarde-t-on — n'a pas signé, non plus qu'au bas des deux autres panneaux identiques de traits et de coloris qui existent, l'un à Nantes, l'autre dans un des plus beaux châteaux des environs de Loudun. Le tableau est fixé au centre d'un retable Louis XIII ; la petite chapelle est une aimable fantaisie du xve siècle, à trois pignons extérieurs fleuronnés et pomponnés, mais en quel état de ruine !

Pour bâtir, pour défoncer le mur de leur église conventuelle, les Carmes demandèrent l'autorisation au roi René, qui avait hérité Loudun de son aïeul, Louis d'Anjou, frère de Charles V. Alors le bon roi René ne résidait point rue Porte-de-Chinon, en son hôtel, qui jusqu'à la démolition récente garda son nom d'Hôtel du roi de Sicile. Réfugié en Lorraine, il se consolait de s'être vu expulsé de son royaume, manquait d'argent et versifiait à ses heures perdues. Il ne respirait point à Loudun, comme à Naples, le parfum des orangers, mais l'odeur un peu vulgaire des lilas qui foisonnent dans les jardins et maintenant remplacent autour du château les murailles écroulées. A la floraison, quand souffle le vent d'Ouest, un air embaumé passe sur la ville, et le voyageur arrivant par la ligne de Bressuire aperçoit de loin un véritable mamelon mauve couronné de vert tendre : les tilleuls plantés au sommet. En bas, ce sont les tuiles rousses du faubourg, les tours dégarnies, les trois pignons ébréchés du Martray. Ces nuances grises et bleuissantes composent une parure de demi-deuil à la pauvre cité déchue, qui n'a pas eu, comme Chinon sa voisine, la chance de garder ses atours guerriers, mais inutiles. Une allée herbue, ombragée d'acacias,  contourne le pied du château et l’excavation béante d'où l'on a arraché jusqu'à la racine, le donjon formidable et rond tourné vers l'Ouest. Des sentiers en zig-zag grimpent jusqu'à l'esplanade : quatre allées à la française tracées sur l'emplacement du corps de logis principal où campaient nos rois parcourant leurs provinces. L'été, la musique municipale joue, assise en rond sous un kiosque, et la population ravie tourne et babille.

Je vins au concert un dimanche d'automne : le dernier accord envolé, la foule s'écoula vers la ville par les ruelles bordées de jardins fruitiers. J'allai m'asseoir à l'extrémité d'une allée qui finit à pic au-dessus des anciens fossés. Le soleil s'abaissait derrière les coteaux d'Arçay. De la plaine divisée en « clos » nombreux, ceinturés de pierres sèches et, qui depuis des siècles, garde le même aspect de grand damier, une voix monta vers moi, batailleuse et réconfortante, celle de l'histoire. Quel farouche défilé de gens de guerre piétinant la terre grise, écrasant sur les longs guérets les moissons naissantes ou tombées sous la faucille! Les Romains d'abord, à la marche pesante et dominatrice, et le monument persistant de leur colonisation belliqueuse, c'est la tuile ronde et creuse qui recouvre encore les toits. Dans une échancrure du coteau apparaît au loin la silhouette du donjon de Moncontour. Le 30 octobre 1569 le duc d'Anjou et Coligny engagent la partie : la France restera-t-elle catholique ou deviendrat-elle protestante ? Anjou gagne, et Coligny, blessé, rentre à Moncontour se faire soigner.
On croit à la paix définitive, mais pour empêcher les protestants de se retrancher dans Loudun le roi ordonne le démantèlement : les vieilles murailles, qui dataient de Philippe-Auguste, tombent.




 

Si le regard n'était borné au Sud par un bouquet de bois, il filerait jusqu'à la flèche de Mirebeau : sept lieues d'une plaine vallonnée. De si loin viendraient encore des bruits de combat : charges de chevaux montés par des chevaliers, tourelles d'acier vivantes, froissements de lances, chocs de masses d'armes Jean sans Terre vole la Bretagne à son neveu Arthur, et fait prisonnier le doux enfançon. Deux siècles plus tard, on se bat furieusement — la France est jeune et fait ses dents, — on se bat contre l'Anglais qui tient le Thouarsais: on lui enlève Thouars et, par contre-coup, il perd la Guyenne. C'est ici, chez les Cordeliers, dont le couvent rasé a fait place à l'Hôtel de Ville, que, le Ier décembre 1372, fut « redducée et ramenée la duché de Guyenne à l'obéissance du roi. » Les Anglais ont toujours montré un faible pour cette belle province : cent ans et plus avant ce Ier décembre d'heureuse mémoire, Loudun avait vu passer un roi de vingt ans qui s'en allait la conquérir, roi des plus remuants, chevauchant auprès de la litière de la reine sa mère : Louis IX et Blanche de Castille descendaient vers Taillebourg.

Le sol loudunais a donné mieux que la poussière et les étincelles jaillissant sous la foulée du cortège royal : il a produit trois grands saints, trois épis sortis de la même tige. Là-bas, au pied de ce clocher de Mouterre, qui s'enlève sur le fond violet du couchant, à Silly, naquirent à la fin du IIIe siècle trois frères : Maximin, évèque de Trêves ; Maixent, de Poitiers ; Jouin, abbé fondateur de Marnes à la merveilleuse église. Maximin fut d'abord enterré à Silly. On a peu tenté pour relever le culte de ces saints de terroir, véritable gloire du pays, saints au cœur ardent et généreux comme le vin qu'ils ont bu jadis et que récoltent leurs clients oublieux. Les saints locaux sont pourtant préparés et voulus par Dieu, mais la piété les néglige, aiguillée sur des voies nouvelles.



 

La famille gallo-romaine des trois frères, patricienne et riche,décida d'envoyer Maximin terminer ses études à Trêves. En gravissant au temps des raisins les coteaux de la Moselle, le petit étudiant se rappelait les vignes paternelles, bien loin de soupçonner qu'il serait un jour « déposé » au bas de leurs pentes pierreuses, mort évêque de Trêves l'impériale, présentement son studieux exil. De l'encens, des hymnes autour de son tombeau, les Tréviniens venant enlever son corps à la barbe des Loudunais pour l'emporter à Trêves et lui faire les honneurs d'une basilique, quelle destinée. Les paysages familiers à son enfance ne prêtaient point aux envolées de son imagination, non plus qu'aux rêves de ses frères : ni vallées profondes, ni sommets qui causent le vertige, néces sitent le sang-froid. Dans cette nature paisible et quelconque rien ne murmure à l'adolescent : « Tu seras grand », à l'homme :
« Pousse-toi , marche. » Et cependant le vent qui court sur les longs guérets s'est brisé contre le front d'un évêque dont la vertu fut moins héroïque que celle de Maximin, mais la renommée autrement retentissante.
Richelieu bénéficiait près d'ici d'un prieuré, Coussay. Il y venait en villégiature, fuyant l'ennui qui le rongeait à Luçon, et promenait autour de son logis à girouettes, comme un gentilhomme chasseur ses chiens, la meute inquiète de ses pensées. La nuit était venue et les premières étoiles. Je rentrai en ville, une cloche sonna.

— Entendez-vous ? C'est Charles Cornay, dirent près de moi deux vieilles qui fermaient leurs contrevents.

On m'a conté l'histoire brève de ce mission naire martyrisé au Tonkin et béatifié en 1900. J'avais remarqué à Saint-Pierre la blanche
statue que la dévotion intelligente des Loudunais lui a érigée : voilà un saint de terroir, un moderne. Il naquit en 1809, dans la même
rue que Renaudot, quelques maisons plus bas. Son enfance fut la même, à trois cents ans d'intervalle, que celle du philanthrope, l'enfance d'un petit garçon de condition honorable.
Sa jeunesse venue, il en fit don au Seigneur — dira un jour sa complainte, — voulant appliquer toutes ses énergies à convertir les idolâtres. Au sortir du Séminaire des
Missions étrangères, il obtint le Tonkin, autrement dit l'Annam. Renaudot s'était contenté des pauvres de Paris, et ses paroles sont belles, qu'on a gravées sur le socle de son bronze :

J'en viens aux pauvres, l'objet de mes labeurs et le plus agréable que je nie sois jamais proposé, me recognoissant né au bien public. J'y ai sacrifié
le plus beau de mon âge, sans autre récompense que celle dont la vertu se paye par ses mains.

Ne trouvez-vous pas que ces paroles — j'ai dit qu'elles étaient belles — sentent un peu la réclame ?

Jean-Charles Cornay se reconnut à son tour né pour chose meilleure que le bien matériel : il sacrifia le plus beau de son âge à évangéliser les païens, à leur apprendre le Christ et la France. Il donna mieux que le talent et l'argent : son sang, — que les Tonkinois lui soutirèrent en lui coupant à la fois les quatre membres et la tête. Il mourut presque en chantant. Ses gardiens, émerveillés de sa voix, lui demandaient, sans qu'il refusât, de répéter les vieux cantiques qu'il avait appris sous les voûtes de Saint-Pierre, sa paroisse. 11 n'a pas marchandé à Dieu le suprême témoignage que n'avaient point eu à rendre les saints évêques Maximin et Maixent, ni Jouin, l'austère religieux, non plus qu'Alléaume, mort au xie siècle à Burgos, un saint, coutumier des miracles les plus rares, né lui aussi à Loudun, et patron de la ville.

Dites-moi, cher lecteur, n'aimeriez-vous pas autant vous promener à Loudun, rue Saint-Alléaume ou Jean-Charles Cornay, que rue Carnot, voire même Gambetta ? Que valent ces noms-là pour la gloire d'une petite ville qui n'a sa raison de durer et d'être intéressante que par le culte intelligent de ses souvenirs bien personnels ? Les municipalités modernes sont sans pitié, sans invention, sans cœur.

Il est question de fonder un musée à Loudun. Le visiteur y trouvera-t-il sous vitrine quelques aunes de la dentelle du pays. qui eut sa vogue et son prix quand les femmes à cape noire se paraient de la coiffe aux grandes ailes repliées ? Ce tulle brodé, léger et fragile comme promesse de coquette, se fabriquait à domicile. Par le beau temps, les habiles ouvrières s'asseyaient au seuil de leurs portes, dans les rues en pente. Elles s'appelaient du geste, se groupaient au prochain carrefour. Alors langues et fuseaux de tourner. On appelait cela tenir « carroi ».

— Mon fils, dirait M. Prud'homme, le vent du progrès a soufflé sur cette ville !

— Oui, Monsieur Prud'homme, le vent a soufflé, moins parfumé qu'en avril, celui qui courbe les lilas du château, et si violent qu'il a renversé tours, remparts et barrières, arraché les pavés, desséché les douves, écorné les pignons, enlevé comme fétus les carreaux des dentellières et leurs caquetages. Le progrès défigure, hélas, les vieilles petites villes (1).

GUY JOUANNEAUX.


(1) Pour les renseignements historiques je me suis servi de la notice très documentée écrite par M. ROGER DROUAULT, dans la remarquable publication de Jules ROBUCHON : Les paysages et monuments du Poitou.





 



 

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Autres Travaux de Guy Jouanneaux :
Société artistique des monuments de la vallée de la Loire. Rapport sur les travaux de la Société pendant l'année 1903 - impr. de J. Lievens, 1905 - 8 pages

Les "Petites feuilles" de Mme Du Montet - Imprimerie-librairie de Montligeon, 1905 - 18 pages

Rapport sur les travaux de la Société - 1910 - 29 pages

Le Cascadeur - Imprimerie-librairie de Notre-Dame de Montligeon, 1903 - 47 pages


Remarque : Il existe un Guy Jouanneaux, originaire du Mans, auteur de Commentaires sur Térence, publication en 1493 à Lyon.
http://beauchesne.immanens.com/appli/article.php?id=14071


Guy Jouanneaux et sa femme née Fradin habitent la Commanderie de Moulins aux Trois Moutiers et 16 rue des Capucins à Poitiers en 1897 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5774454s/f416.image.r=jouanneaux.lang…
Il serait décédé à Paris en 1919.

Guy-Marie Jouauneaux épouse Fradin Marie-Julie-Victorine le 12 juin 1888 à Béruges, il est dit né à Ligueil le 17 02 1861, et être propriétaire à Loudun.
Il est fils de Jouanneaux Ernest et de Tabart Marie, les Tabart étant une famille du Loudunais.
Le mariage est dans : Registre de Béruges en ligne aux Archives de la Vienne : MD-1883-1892 page 39

Le couple Guy-Marie Jouauneaux / Fradin Marie-Julie-Victorine vit à Bournand, à la commanderie de Moulins, ils en sont les propriétaires.
On a sur le registre d'Etat-civil de Bournand la naissance de plusieurs enfants. En voici 4 (il y en a peut-être d'autres après 1900).
  • Hilaire Marie Geoffroy : 8 août 1897
  • Marie Guillemette : 9 août 1898
  • Pierre Marie : 11 octobre 1900
  • Lucien : 13 septembre 1892


Un beau récit de la ville de Loudun !!!

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il n'y a pas des hiérarchies il n'y a que des differences


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MessagePosté le: Ven 25 Jan - 19:40 (2013)    Sujet du message: Publicité

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